Face à l’augmentation du nombre d’accidents de la circulation en Algérie, le débat sur la prévention revient au premier plan. Dans cet entretien, le Dr Amhamed Kouache, chercheur international en sécurité routière, revient sur la nécessité de mettre en place un Conseil national consultatif supérieur de prévention des accidents de la circulation et les mesures qu’il juge prioritaires pour rompre avec une politique fondée essentiellement sur la réaction après l’accident.
Crésus : Vous défendez depuis plusieurs années la création d’un Conseil national consultatif supérieur de prévention des accidents de la circulation. Pourquoi estimez-vous que cette structure est devenue indispensable ?
Dr Amhamed Kouache : Je tiens d’abord à rappeler que j’ai été parmi les premiers à porter cette revendication, il y a plusieurs années, notamment à partir de ce que j’ai appris du regretté Mohamed El Azouni. Par la suite, cette démarche a été menée en coordination avec Mme Nabila Ferhat, présidente de l’Association nationale des moniteurs professionnels de conduite. Nous avions notamment entrepris des démarches auprès des ministres de l’Intérieur et des Transports afin de proposer la mise en œuvre de l’article 63 bis.
Aujourd’hui, la gravité de la situation rend cette démarche encore plus urgente. Nous parlions autrefois d’accidents de la circulation. Puis, le phénomène a pris de telles proportions que nous avons commencé à parler de criminalité routière, de violence routière et même de «terrorisme routier». Aujourd’hui, nous sommes confrontés à de véritables massacres routiers, voire à ce que j’appelle une forme d’«extermination familiale», lorsque des familles entières disparaissent dans un même accident.
On ne peut pas prétendre construire une véritable croissance économique, sociale, touristique ou commerciale sans sécurité routière. La route est le poumon de l’économie, et la sécurité routière constitue la condition essentielle au bon fonctionnement de ce poumon.
Comme le soulignent les spécialistes à travers le monde, l’économie ne se contente pas de construire les routes : les routes contribuent également à construire l’économie. Lorsque la circulation est fluide et sûre, les activités sociales, économiques, commerciales et touristiques peuvent se développer.
Quelles seraient alors les missions concrètes de ce Conseil supérieur pour éviter qu’il ne devienne une simple instance consultative ?
Ce conseil doit être capable de formuler des recommandations et, surtout, d’élaborer des plans d’action préventifs à destination des hautes autorités du pays, des institutions sécuritaires ainsi que des différents secteurs économiques et sociaux.
Les accidents de la circulation sont liés à de nombreux facteurs : les circonstances, les conditions météorologiques, les périodes de forte activité, les fêtes, les manifestations sportives, les déplacements estivaux et bien d’autres éléments.
Nous pouvons identifier en Algérie plusieurs périodes de forte sinistralité ou de forte pression sur le réseau routier : la rentrée sociale, la rentrée scolaire, les changements météorologiques, le mois de Ramadhan et la saison estivale.
Si nous préparons à l’avance des plans spécifiques pour chacune de ces périodes, nous pouvons anticiper les risques et réduire sensiblement le nombre d’accidents.
Le conseil aurait donc vocation à devenir une véritable cellule nationale d’anticipation, capable de réunir les experts, les chercheurs, les professionnels, les différents secteurs concernés et les services de sécurité afin d’élaborer une stratégie commune fondée sur les données et l’analyse des risques.
Souhaitez-vous que ce conseil intervienne directement sur les causes des accidents ?
Oui. Il ne faut pas seulement chercher à traiter l’accident après qu’il s’est produit. Il faut surtout s’attaquer à ses causes profondes.
Le Conseil doit notamment contribuer à déterminer comment traiter correctement les causes des accidents, comment les éliminer ou réduire leur récurrence, comment renforcer la sensibilisation et la formation, mais aussi comment améliorer le dispositif de sanction à l’égard des conducteurs qui commettent des infractions répétées.
J’ai d’ailleurs adressé un appel au président de la République, Abdelmadjid Tebboune, pour la création de ce Conseil national consultatif supérieur de prévention des accidents de la circulation.
Je souhaite qu’il fonctionne selon les principes reconnus internationalement en matière de prévention : la prévention primaire, qui vise à empêcher l’accident ; la prévention secondaire, qui vise à empêcher l’aggravation de ses conséquences lorsqu’un accident survient ; et la prévention tertiaire, qui concerne notamment la prise en charge, la réduction des conséquences à long terme ainsi que la prévention de la répétition des situations à risque.
Quelles sont, selon vous, les mesures les plus urgentes que les autorités devraient prendre aujourd’hui ?
La première urgence est de sortir définitivement de la culture de la réaction pour adopter une culture de l’anticipation et de la prévention. En matière de sécurité routière, le principe doit être de prévoir le risque avant qu’il ne se transforme en catastrophe.
La deuxième mesure consiste à mettre en place un véritable système d’analyse des accidents. Après chaque accident grave, il faut pouvoir transférer les données vers un véritable «laboratoire d’analyse» afin d’identifier avec précision les causes : comportement humain, état du véhicule, infrastructures, conditions météorologiques, organisation de la circulation ou autres facteurs.
Si nous identifions correctement les causes, nous pouvons ensuite apporter le traitement approprié.
Vous comparez ce système d’analyse à la boîte noire des avions. Que voulez-vous dire exactement ?
Prenons l’exemple de l’aviation. Lorsqu’un avion s’écrase, les enquêteurs recherchent immédiatement les enregistreurs de vol, communément appelés boîtes noires. Leur objectif n’est pas simplement de retrouver l’appareil, mais surtout de comprendre ce qui s’est passé et d’identifier les causes de l’accident afin d’éviter qu’un événement similaire ne se reproduise.
Nous devons développer une philosophie comparable pour les accidents de la circulation : chaque accident doit devenir une source d’apprentissage.
Il ne suffit pas de constater qu’un accident a fait plusieurs victimes. Il faut savoir pourquoi il s’est produit, quels facteurs l’ont favorisé et quelles mesures permettraient d’empêcher qu’il ne se reproduise.
La prévention routière ne doit plus être considérée comme une action secondaire menée après les accidents. Elle doit devenir une véritable politique nationale, permanente et fondée sur l’anticipation.
La route est un élément essentiel de la vie économique et sociale du pays. Protéger ceux qui l’empruntent, c’est protéger les familles, l’économie et l’avenir du pays.
Prévenir avant l’accident, analyser avant de sanctionner et anticiper avant la catastrophe : c’est à cette condition que nous pourrons véritablement changer notre approche de la sécurité routière en Algérie.
- Khermane
