La numérisation constitue l’un des axes majeurs du projet de loi de finances, présentée comme un levier central pour renforcer la transparence, la bonne gouvernance et l’efficacité de la gestion budgétaire de l’État. Au-delà de la simplification des procédures administratives et de la réduction des coûts, la numérisation est également appelée à renforcer le secteur financier, avec pour objectif de moderniser les services bancaires, d’améliorer l’expérience client, de favoriser l’inclusion financière et de répondre aux nouveaux enjeux de sécurité et de régulation.
Dans cet entretien, Nabil Djemaa, l’expert financier international, livre, pour «Crèsus», son analyse sur l’état actuel de la numérisation du système financier algérien, ses avancées, ses limites et les défis à surmonter.
Crésus :Comment évaluez-vous l’état actuel de la numérisation du système financier en Algérie ?
Nabil Djemaa : La numérisation du système financier algérien demeure, à ce jour, partielle, inégale et, dans une large mesure, superficielle. Sur le plan formel, des avancées sont indéniables : certaines banques publiques ont modernisé leurs systèmes de co-banking, les cartes interbancaires (CIB) sont largement diffusées, les distributeurs automatiques de billets (DAB) et les terminaux de paiement électronique (TPE) se sont multipliés, et des plateformes de télédéclaration fiscale et douanière ont été mises en place.
Cependant, sur le plan opérationnel et réel, les limites sont évidentes. L’interopérabilité entre les banques et les différents processus administratifs reste faible, tandis que de nombreuses opérations de back-office demeurent largement manuelles. L’ouverture de comptes, l’octroi de crédits ou encore la conformité aux normes de lutte contre le blanchiment (AML) restent lourds et bureaucratiques. À cela s’ajoute un usage encore limité des outils numériques par les acteurs économiques — PME, commerçants — ainsi que des systèmes d’information souvent fragmentés, voire obsolètes. En résumé, nous assistons davantage à une numérisation des interfaces qu’à une véritable numérisation des processus.
Qu’est-ce qui a le plus changé ces dernières années dans le paysage numérique en Algérie ?
Les changements sont bien réels sur le terrain, mais ils sont davantage quantitatifs que qualitatifs. On constate une forte augmentation du nombre de cartes bancaires en circulation, une généralisation partielle des TPE — bien que souvent sous-utilisés — ainsi qu’un développement du paiement en ligne, notamment pour les services publics tels que le règlement des factures et des impôts. Le e-payment a également été introduit chez certains opérateurs privés, et des progrès notables ont été réalisés dans la télédéclaration fiscale et douanière.
En revanche, les éléments structurels n’ont pas fondamentalement évolué : la culture du cash reste dominante, la prise de décision demeure lente, la méfiance persiste entre l’administration, les banques et les opérateurs économiques, et les données financières exploitables pour le pilotage économique font encore défaut. La réalité est simple : les outils existent, mais l’usage ne suit pas.
Pourquoi la numérisation est-elle devenue incontournable pour le système financier en Algérie ?
La numérisation est aujourd’hui incontournable, car le modèle actuel est à bout de souffle. Sans transformation numérique, l’économie informelle demeure dominante, la politique monétaire manque de visibilité et la fiscalité reste inefficace. Les banques peinent à jouer leur rôle d’intermédiation, tandis que l’État perd le contrôle réel des flux économiques.
La numérisation permet d’assurer la traçabilité des flux financiers, d’élargir l’assiette fiscale sans augmenter les taux d’imposition, d’améliorer l’allocation du crédit et de réduire structurellement l’usage du cash. Elle renforce également la crédibilité internationale du pays et sa conformité aux standards financiers mondiaux. Ce n’est donc plus un simple choix technologique, mais une nécessité macroéconomique.
Pourquoi la numérisation de l’administration reste-t-elle lente, malgré les projets annoncés ?
La lenteur de la numérisation administrative s’explique avant tout par des causes structurelles, et non techniques. Les projets sont souvent menés de manière verticale et cloisonnée, sans une gouvernance numérique centrale forte. Il existe également des résistances internes, liées à la perte de certaines rentes de pouvoir et de contrôle, ainsi qu’à une faible responsabilisation des gestionnaires publics.
Par ailleurs, de nombreux projets sont lancés sans véritable réingénierie des procédures. Or, numériser une mauvaise procédure revient à produire une mauvaise procédure plus rapidement. En Algérie, on a trop souvent numérisé la paperasse au lieu de la supprimer.
Pourquoi les paiements électroniques peinent-ils encore à s’imposer en Algérie ? Le e-commerce peut-il devenir un véritable moteur économique ?
Les paiements électroniques peinent à s’imposer en Algérie pour plusieurs raisons bien identifiées. Le principal frein reste le manque de confiance : pannes techniques, rejets de transactions, litiges mal gérés. À cela s’ajoute une fiscalité perçue comme punitive par de nombreux commerçants, ainsi que le coût et la rigidité des dispositifs électroniques pour les petites structures.
Par ailleurs, l’absence d’avantage clair par rapport au cash freine l’adhésion. La couverture réelle en TPE demeure insuffisante, notamment dans les petits commerces, qui constituent pourtant le cœur du tissu économique. Tant que le paiement électronique n’est ni plus simple, ni plus rapide, ni plus rentable que le cash, son adoption restera limitée.
Quant au e-commerce, il peut devenir un moteur économique, mais uniquement sous des conditions strictes : des paiements simples, fiables et instantanés, une logistique performante, une véritable protection du consommateur, une fiscalité progressive et incitative, ainsi qu’une intégration fluide avec les banques et la poste. Sans une réforme globale de l’écosystème, le e-commerce restera marginal et largement informel.
La question de la cybersécurité est-elle suffisamment prise au sérieux par les institutions et les entreprises ?
Non, clairement non. Malgré des discours officiels rassurants, les constats sur le terrain sont préoccupants. Il existe un sous-investissement chronique dans la cybersécurité, un déficit de compétences locales spécialisées et un manque flagrant de formation. La sécurité numérique est encore trop souvent perçue comme un coût, et non comme un enjeu stratégique.
La culture numérique reste faible, tant chez les employés que chez les dirigeants. De plus, la dépendance à des solutions étrangères, sans audits approfondis ni maîtrise réelle, constitue un risque majeur. À ce rythme, le pays s’expose à une crise cyber de grande ampleur, qui pourrait durablement briser la confiance dans la numérisation.
Quelles devraient être, selon vous, les priorités absolues de la numérisation en Algérie d’ici 2030 ?
Les priorités ne sont pas multiples, elles sont hiérarchiques. D’abord, rendre les paiements électroniques obligatoires, fluides et interopérables entre les banques, la poste et l’administration. Ensuite, instaurer une identité numérique unique, fiable et sécurisée.
Il est également indispensable de numériser entièrement les chaînes de valeur publiques : impôts, foncier, commerce, et d’exploiter réellement les données pour le pilotage économique. La cybersécurité souveraine doit devenir un pilier central, tout comme l’inclusion numérique réelle des PME et des TPE.
Enfin, il faut investir massivement dans la formation d’ingénieurs algériens spécialisés en cybersécurité, y compris à l’étranger, sans faire de l’échéance 2030 un simple slogan, mais un objectif structurant et mesurable.
Que faudrait-il changer pour accélérer réellement la transformation numérique ?
Il faut changer la logique, pas seulement les outils. Passer d’une logique administrative à une logique économique. Simplifier avant tout, et surtout simplifier avant de numériser. Responsabiliser les décideurs à travers des indicateurs mesurables, associer le secteur privé compétent — et non décoratif — et rendre la numérisation rentable et attractive pour l’utilisateur final.
Progrès concrets dans le secteur bancaire
La numérisation du système financier en Algérie a fait des progrès concrets, notamment dans le secteur bancaire avec la généralisation des cartes CIB et Edahabia, l’extension des terminaux de paiement électronique et l’introduction du paiement en ligne pour certains services. Ces évolutions ont amélioré la traçabilité des transactions, mais elles restent partielles. Cependant, le cash reste dominant, les systèmes numériques manquent d’interopérabilité, et la cybersécurité demeure un point vulnérable. Bien que la numérisation ait avancé, elle n’a pas encore provoqué une transformation structurelle du modèle financier et administratif. Le véritable changement qualitatif dépendra de la généralisation des usages numériques, du renforcement de la confiance et de la consolidation des réformes.
Intestins :
« L’ouverture de comptes, l’octroi de crédits ou encore la conformité aux normes de lutte contre le blanchiment (AML) restent lourds et bureaucratiques. »
« Les changements sont bien réels sur le terrain, mais ils sont davantage quantitatifs que qualitatifs. »
« Les paiements électroniques peinent à s’imposer en Algérie pour plusieurs raisons bien identifiées. »
« Il est également indispensable de numériser entièrement les chaînes de valeur publiques : impôts, foncier, commerce, et d’exploiter réellement les données pour le pilotage économique. »
Islam K.
