Dans un entretien qu’il a bien voulu accorder à Crésus, le cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger, revient notamment sur la visite historique effectuée en Algérie par le pape Léon XIV du 13 au 15 avril dernier. Selon ses propos, cette même visite «constitue un signal fort et un témoignage de coexistence, faisant de l’Algérie le point de départ d’un message de paix universel».
Le cardinal Jean-Paul Vesco aborde également la question mémorielle reconnaissant l’ampleur de la «violence» et du «crime colonial». A ses yeux, les 130 années de colonisation de l’Algérie ont laissé des blessures profondes et des traces indélébiles, notamment à travers les conséquences des explosions nucléaires dans le Sud algérien.
Entretien réalisé par Farid Houali
Crésus : Monseigneur, nous savons tous que vous avez été la cheville ouvrière du voyage historique du pape en Algérie du 13 au 15 avril. Comment a germé l’idée d’une telle visite? Comment ce voyage a-t-il été rendu possible ?
Mgr Jean-Paul Vesco :J’ai toujours voulu inviter un pape en Algérie. Pour le pape Léon XIV, c’était déjà fait le jour-même de son élection et il m’avait tout de suite répondu par l’affirmatif et qu’il viendrait avec plaisir. N’oublions pas que l’Algérie est le pays de saint Augustin. C’était quelque chose qui était déjà dans l’air. C’était également le souhait des autorités algériennes, à leur tête le président de la République Abdelmadjid Tebboune.
Pour que le pape vienne, il fallait qu’il soit officiellement invité par le chef de l’Etat et le responsable de l’église locale. Ce sont les deux invitations nécessaires, qui se sont faites très rapidement, de part et d’autre, et l’Algérie était l’un des tout premiers pays ayant manifesté son désir de recevoir le pape.
Etait-ce l’un des sujets abordés avec le président de la République Abdelmadjid Tebboune qui vous recevait en audience quelque temps auparavant ?
Oui, effectivement.
Que signifie une telle visite pour l’Algérie, un pays majoritairement musulman ?
Il y a différents niveaux. Je pense tout d’abord qu’aucun pays du monde ne souhaiterait pas inviter et recevoir le pape. La visite historique du pape Léon XIV en Algérie constitue un signal fort et un témoignage de coexistence, faisant de l’Algérie le point de départ d’un message de paix universel. Elle agit comme un pont entre les mondes chrétien et musulman, tout en reflétant la richesse de l’histoire du pays. Le séjour du pape Léon XIV en Algérie a été plein de sens, tant par sa dimension spirituelle que par sa portée symbolique. C’est un très bon signe qui redonne une profondeur à la grande histoire de l’Algérie, terre de saint Augustin.
Au-delà du protocole, cette visite revêtait une dimension de gratuité et d’hospitalité. Le souverain pontife n’est pas venu uniquement pour la petite communauté chrétienne, mais pour rencontrer l’ensemble du peuple algérien, envoyant ainsi un symbole fort de fraternité qui dépasse les appartenances religieuses.
Cette rencontre a même été marquée par des moments d’une grande intensité symbolique, notamment au Monument des martyrs, où le pape a reconnu la lutte du peuple pour son indépendance, et à la Grande-Mosquée, où deux croyants ont prié côte à côte face au Dieu unique.
Malgré des conditions météorologiques difficiles, la réussite de ce voyage réside dans l’intimité de la rencontre, vécue par de nombreux Algériens à travers les médias, créant un lien de proximité quasi amical avec le pape.
Disons donc : dans le monde actuel, s’extraire des appartenances religieuses est essentiel.
Rappelons ici que le pape Léon XIV connaît déjà l’Algérie pour y être venu à deux reprises avant son pontificat et cette visite visait à continuer à construire des ponts entre les deux cultures et les deux religions et à refléter la place stratégique de l’Algérie au carrefour de la Méditerranée et de l’Afrique.
Une visité réussie ?
Oui, et à tous points de vue. Le pape lui-même l’avait affirmé lors de l’audience générale du mercredi 29 avril, place Saint-Pierre. Un déplacement qu’il a présenté comme «un message de paix» dans un contexte international marqué par les conflits, les tensions et de graves et fréquentes violations du droit international.
L’Algérie a revêtu une signification particulière pour le pape Léon XIV. Il y a vu l’occasion de repartir des racines de son identité spirituelle et de construire des ponts essentiels. Le pont avec l’époque très féconde des Pères de l’Église, le pont avec le monde musulman et le pont avec le continent africain.
Les musulmans et les chrétiens sont-ils donc dans l’obligation de vivre ensemble ?
Pour moi, c’est essentiel. C’est même inévitable. Nous sommes appelés à dépasser, par nos fois, nos préceptes religieux, nos différences et nous le vivons au quotidien. Nous le vivions depuis des siècles. Sinon, en tant qu’Église, nous ne pourrions pas être en Algérie. Et ça n’aurait aucun sens. Nous sommes envoyés vers les uns vers les autres. Et nous avons à le vivre. Ça a toujours existé au cours des siècles.
Quand tout d’un coup, une religion nous enferme à l’intérieur de notre appartenance religieuse, à l’exclusion des autres, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans la compréhension que nous avons de notre religion.
Donc, rapidement, on se fait la guerre. Il suffit de se respecter pour ce que l’on est. C’est simple. Vivre ensemble fait moins de bruit que se faire la guerre.
Certains disent justement que les chrétiens sont mal vus et mal considérés en Algérie, qu’en pensez-vous ?
Je suis en Algérie depuis plus de vingt-ans et laissez moi vous dire que nous vivons, nous chrétiens, de cette amitié et hospitalité. La différence religieuse est compliquée partout mais on ne peut pas dire seulement en Algérie. Dire qu’il n’existe aucune mauvaise interprétation du christianisme serait faux. Moins on se connaît, plus on se méfie les uns des autres. C’est la même chose pour les musulmans, ailleurs que dans leurs pays d’origine. Mais il faut reconnaître, d’autre part, que ce n’est pas d’abord un problème de lois, mais beaucoup plus sociétal. La vraie difficulté est la question du dialogue davantage que la différence religieuse.
Tout comme le pape qui a dénoncé la «colonisation» des richesses minières de l’Afrique et mis en garde contre la «soif de pouvoir» à son arrivée en Guinée équatoriale, dernière étape de sa tournée africaine, vous avez affirmé lors d’une récente déclaration que la colonisation française de l’Algérie a laissé des blessures profondes et des traces indélébiles…
Effectivement. Moi personnellement, il m’aura fallu beaucoup de temps pour comprendre, enfin, que les 130 ans de colonialisme français, de l’Algérie avaient laissé des blessures. Des blessures profondes et des traces indélébiles.
Il y a une blessure, parce qu’il y a eu humiliation, et on n’en vient pas à bout comme ça.
A l’école, tout comme les autres Français, j’ai appris les «bienfaits» de la colonisation mais ma vie en Algérie m’a fait percevoir et comprendre la profondeur de la blessure laissée, y compris dans l’âme des Algériens.
Cela exige une vérité, une reconnaissance et il est nécessaire que la France regarde cette période avec justesse.
Ce peuple algérien s’est battu pour son indépendance qu’il a arrachée. Une réconciliation implique une reconnaissance honnête des événements passés, et ceux qui choisissent de regarder l’histoire en face sont de bons citoyens, pas des ennemis de leur propre patrie.
Cela signifie aussi de reconnaître les actes de bravoure de Français durant la guerre d’Algérie, allant jusqu’à la guillotine pour certains, et reconnaître ainsi que la grande majorité des soldats français étaient des appelés du contingent qui ne souhaitaient pas du tout venir combattre en Algérie. La construction de la fraternité est au prix de cette recherche de la vérité.
Enfin, la relation entre les personnes et les peuples est plus importante que les relations entre États, et la construction de la fraternité est un combat nécessaire pour la France et l’Algérie.
F.H.
BOYAUX
Le séjour du pape Léon XIV en Algérie a été plein de sens, tant par sa dimension spirituelle que par sa portée symbolique.
Moins on se connaît, plus on se méfie les uns des autres.
A l’école, tout comme les autres Français, j’ai appris les «bienfaits» de la colonisation,mais ma vie en Algérie m’a fait percevoir et comprendre la profondeur de la blessure laissée, y compris dans l’âme des Algériens.
