La visite de Giorgia Meloni en Algérie, annoncée pour aujourd’hui, ne relève ni du simple protocole ni d’une courtoisie méditerranéenne de plus.
Cette visite intervient dans une séquence de tension énergétique majeure, au moment où l’Italie, fragilisée par la rupture partielle des approvisionnements qataris, se tourne de nouveau vers Alger. Mais l’Algérie ne peut plus se contenter d’être une station-service stratégique de l’Europe.
Le rendez-vous doit consacrer une ambition plus vaste, celle de faire du lien algéro-italien une alliance de production, de technologie, d’influence et de souveraineté.
Quand Giorgia Meloni revient vers Alger, ce n’est pas seulement Rome qui parle à l’Algérie, c’est toute l’Europe qui regarde. Car l’Italie n’est pas un acteur périphérique. Elle est membre fondateur de l’Union européenne, puissance industrielle, carrefour méditerranéen, et désormais un des principaux relais politiques entre l’Afrique du Nord et Bruxelles.
Sa cheffe de gouvernement arrive en terre algérienne dans un moment où les hiérarchies énergétiques, diplomatiques et industrielles se recomposent à vive allure. Après les frappes iraniennes contre les installations qataries, qui ont amputé une part importante des capacités exportatrices de GNL du Qatar, Rome a ouvert des discussions avec plusieurs fournisseurs pour compenser le choc, dont l’Algérie. Reuters souligne que le gaz algérien représente déjà environ 30% des besoins annuels italiens, tandis que le Qatar en couvrait près de 10%.
Voilà la réalité nue. L’Algérie est redevenue une puissance de sécurité énergétique. Non plus en théorie, non plus dans les discours, mais dans la dure géographie des intérêts.
Depuis l’accord conclu en avril 2022 pour accroître fortement les livraisons algériennes vers l’Italie après l’invasion russe de l’Ukraine, le corridor TransMed a repris une centralité stratégique. Ce n’est pas un détail technique. C’est un levier historique.
L’Europe, qui s’est longtemps comportée en cliente hautaine, redécouvre qu’au sud de la Méditerranée se trouve un pays capable de peser sur ses équilibres, ses prix, ses marges de sécurité et, à terme, sa transition.
Mais c’est précisément là que commence, ou devrait commencer, l’exigence algérienne. Vendre davantage de gaz n’a de sens que si cette rente nouvelle devient une force de transformation. Le tête-à-tête algéro-italien ne devrait pas se réduire à une mécanique de volumes, de mètres cubes et de clauses d’urgence. Il doit consacrer le principe du gagnant-gagnant, non comme formule diplomatique usée, mais comme architecture contractuelle. Cela signifie des contreparties nettes.
Davantage d’investissements productifs, un transfert réel de technologie, une montée en gamme industrielle, la formation de compétences algériennes, des coentreprises mieux arrimées au tissu local, et une ouverture du marché européen à davantage de produits transformés en Algérie.
C’est là que l’industrie automobile devient un test de sincérité. L’usine Fiat de Tafraoui, inaugurée fin 2023, a produit 17 000 véhicules en 2024, Stellantis visait 60 000 unités en 2025, puis 90 000 en 2026, avec une intégration locale supérieure à 10% dès 2024, en avance sur les exigences réglementaires. Autrement dit, une base existe. Mais une base ne fait pas encore une filière. L’Algérie n’attend pas seulement des chaînes d’assemblage, elle attend des sous-traitants, des équipementiers, des centres d’ingénierie, des formations qualifiantes, une logistique portuaire et douanière fluidifiée. Bref, un écosystème.
La vieille promesse d’une voiture véritablement algérienne, souvent invoquée, parfois mythifiée, ne pourra devenir crédible que si le partenariat avec Fiat dépasse le symbole commercial pour entrer dans la souveraineté industrielle.
L’Italie a, sur ce terrain, une carte que d’autres n’ont pas su jouer avec autant d’intelligence : la mémoire de la fidélité. Lorsque l’Algérie traversait les années noires, nombre de partenaires étrangers ont fui. Des groupes italiens, au premier rang desquels Eni, sont restés présents et ont maintenu un fil stratégique. Cette continuité compte dans la psychologie d’État. Elle crée un capital de confiance que les signatures d’aujourd’hui doivent honorer. Mais l’amitié, en diplomatie, n’a de valeur que si elle produit du concret.
Le sommet intergouvernemental de Rome, en juillet 2025, a déjà abouti à 13 accords et à des engagements dans l’énergie, les télécommunications et la sécurité. Il a aussi confirmé que l’Algérie était le premier partenaire commercial africain de l’Italie, avec un commerce bilatéral avoisinant 14 milliards d’euros et 8,5 milliards d’euros d’investissements italiens annoncés. La visite de mars 2026 doit aller plus loin. Industrialiser la relation, la territorialiser, l’inscrire dans le long terme.
Elle doit aussi l’élargir. Car l’avenir algéro-italien ne peut être seulement gazier. Les signaux déjà visibles dans les télécommunications, avec le partenariat entre Algérie Télécom et Sparkle autour de projets structurants, montrent qu’un autre horizon est possible. Câbles sous-marins, data, services numériques, infrastructures critiques, formation technique.
De même, le cadre plus large du plan Mattei porté par Rome ouvre un débat que l’Algérie doit aborder sans naïveté mais sans frilosité. Si l’Italie veut faire de l’Afrique un espace de co-développement, alors Alger doit exiger d’en être un pôle majeur, non une simple vitrine. Le président Tebboune l’a d’ailleurs rappelé en février, en soulignant que tout partenariat valable avec l’Italie devait reposer sur le développement, le respect de la souveraineté et l’intérêt mutuel.
Sur le terrain politique enfin, l’Algérie aurait tort de sous-estimer l’utilité du canal italien à Bruxelles. Rome n’est pas seulement un client de Sonatrach, c’est aussi une voix qui compte dans les arbitrages européens sur l’énergie, l’investissement, la circulation, l’industrie verte, la Méditerranée et l’Afrique. À ce titre, Alger est en droit d’attendre de l’Italie plus qu’une bienveillance de circonstance, un plaidoyer actif pour une relation UE–Algérie moins bureaucratique, moins suspicieuse, davantage stratégique.
Les deux rives ont besoin d’un langage adulte. L’Italie a besoin de sécurité énergétique. L’Algérie a besoin d’alliés influents, d’accès technologiques et de relais institutionnels. Les intérêts sont là. Reste à leur donner une colonne vertébrale.
Le moment est donc clair.
Meloni vient chercher du gaz, l’Algérie doit obtenir davantage qu’un chèque et des compliments. Elle doit négocier des usines, des compétences, des débouchés, de la culture, de la recherche, de la connectivité, et un soutien plus audible dans les enceintes européennes. La vraie réussite d’Alger ne sera pas d’avoir secouru une fois encore l’Europe en temps de crise. Elle sera d’avoir utilisé cette crise pour remonter la chaîne de valeur et convertir une dépendance étrangère en puissance nationale.
Entre Rome et Alger, l’histoire a souvent fourni la matière. Il faut désormais lui donner une forme. Non celle d’un tête-à-tête d’urgence, mais celle d’un pacte méditerranéen de nouvelle génération. Le gaz peut ouvrir la porte. Seule l’industrie la tiendra ouverte.
S. M.
