Il fallait donc que même la joie devienne suspecte. Il fallait que Paris, au soir d’une victoire, ne puisse plus rire sans être aussitôt livrée aux croquemorts de plateau, aux bedeaux de la peur, aux adjudants de l’identité meurtrie.
Le PSG gagne, la ville descend dans la rue, les chants montent, les drapeaux claquent, l’ivresse populaire cherche son ciel. Puis la fête déraille, la nuit se tord, les flammes lèchent les façades, et tout le vieux clergé médiatique de la panique surgit, l’index levé, le regard inquisiteur, la bouche déjà pleine de condamnations prêtes à l’emploi.
Ils attendaient cela.
Qu’on ne s’y trompe pas. Ils n’ont pas découvert l’émeute avec effroi. Ils l’ont reconnue avec gourmandise. Elle venait justifier leurs prophéties, nourrir leurs obsessions, illustrer leurs catéchismes noirs. À peine les sirènes avaient-elles percé la nuit que déjà les maquignons de l’apocalypse vendaient leur marchandise avariée.
La France serait au bord du gouffre. Paris serait livré aux barbares. Les quartiers seraient des hordes. La jeunesse populaire serait une armée intérieure. Toujours le même théâtre. Toujours la même grimace. Toujours cette jouissance funèbre devant le désordre, parce que le désordre leur donne une rente, une preuve, une tribune, une mine grave et quelques minutes de plus pour empoisonner le pays.
Mais qui a versé du fiel dans les veines de cette nation ?
Qui a passé des années à fabriquer du soupçon comme d’autres fabriquent du pain ? Qui a installé, soir après soir, le musulman au banc des accusés, l’immigré dans la cage, la banlieue sur la sellette, le pauvre au pilori ? Qui a fait de la laïcité un gourdin, de l’identité une herse, de la République une douane de l’âme ? Qui a transformé le débat public en abattoir lexical où l’on égorge les mêmes silhouettes, les mêmes prénoms, les mêmes visages, avec cette politesse de salon qui rend la cruauté presque mondaine?
La haine, aujourd’hui, ne vocifère pas toujours dans la rue. Elle a appris les bonnes manières. Elle se parfume au droit, se coiffe de citations, s’avance en costume sombre, demande la parole, sourit à la caméra, puis dépose son poison avec une précision de pharmacien. Elle ne dit pas toujours «haïssez-les». Elle dit «regardez-les bien». Elle ne dit pas «chassez-les».
Elle dit «ils ne sont pas comme nous». Elle ne dit pas «guerre». Elle dit «sursaut». Elle ne dit pas «exclusion». Elle dit «civilisation». Voilà son génie pervers. Elle a troqué la matraque contre la périphrase, la morsure contre l’euphémisme, la brutalité contre le commentaire.
Et quand la société, ainsi travaillée, ainsi raclée jusqu’à l’os, ainsi fouettée par les fièvres identitaires, finit par produire une nuit de rage, les incendiaires montent sur leurs chaises pour crier au feu.
Quelle tartufferie colossale. Quelle comédie d’hypocrites. Ils ont passé des années à souffler sur les braises, à prononcer le mot guerre civile avec la volupté de ceux qui rêvent d’avoir raison sur un tas de ruines. Ils ont dressé des Français contre d’autres Français.
Ils ont fait commerce de l’humiliation. Ils ont transformé des millions de citoyens en suspects perpétuels. Et ils voudraient que la rue reste une eau dormante, que les humiliés sourient, que les assignés se taisent, que les insultés rentrent chez eux avec gratitude.
Non, la casse n’est pas une réponse. Non, une voiture brûlée n’est pas un argument. Non, une vitrine brisée ne répare aucune injustice. Le vandalisme est une bêtise de feu. Il mutile souvent ceux qu’il prétend venger. Il donne aux prêcheurs de la peur les images qu’ils espéraient. Il offre aux marchands d’ordre le banquet qu’ils réclamaient.
Mais il y a plus odieux que la casse d’une nuit. Il y a la casse patiente d’un peuple.
Une vitre se brise en quelques secondes. Un pays, lui, se fracture à force de mots. À force de grimaces. À force de plateaux où l’on convoque toujours les mêmes procureurs, toujours les mêmes passions rances, toujours les mêmes récits de siège. On y lime les nerfs, on y salit les appartenances, on y dégrade la fraternité jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’un vieux mot républicain accroché au fronton des bâtiments publics.
Ce vandalisme-là n’a pas de capuche. Il a des fiches, des chroniqueurs, des studios, des audiences. Il ne lance pas de pavés sur les vitrines. Il lance des soupçons sur des peuples entiers.
Ce vandalisme-là est autrement plus grave.
Car la rue, dans ses pires égarements, casse le visible. Eux cassent l’invisible. Ils cassent la confiance. Ils cassent le voisinage. Ils cassent l’idée même qu’un enfant de banlieue, qu’un musulman, qu’un fils d’immigré, qu’un Français mal né selon leurs critères putrides, puisse appartenir pleinement à la communauté nationale sans devoir présenter chaque matin son certificat d’innocence. Ils cassent la paix intérieure du pays. Ils cassent la langue. Ils cassent la nuance. Ils cassent jusqu’au droit de se réjouir ensemble.
Paris devait célébrer une victoire. On lui a rappelé qu’en France, même la joie populaire passe au tribunal de l’identité.
Voilà le vrai scandale. Non pas seulement que des flammes aient défiguré la fête. Mais que cette fête ait aussitôt été happée par la grande machine à soupçonner, broyée par les moulins noirs de la haine rentable, offerte en pâture aux comptables du déclin. Ils appellent cela analyser. Ils ne font que flairer la charogne. Ils appellent cela alerter. Ils ne font que sonner le tocsin de leurs obsessions. Ils appellent cela défendre la France. Ils la rapetissent, la dessèchent, la claquemurent dans la peur, jusqu’à en faire une forteresse tremblante qui voit des ennemis dans ses propres enfants.
Les casseurs ont sali une nuit.
Les faussaires du débat public salissent l’époque.
Qu’ils ne viennent donc pas se poser en gardiens du temple. Leur temple sent la poudre. Leur morale sent le kérosène. Leur indignation a les doigts noirs. Ils pleurent sur les débris comme des héritiers pressés autour d’un cadavre. Ils dénoncent le chaos avec la voix tremblante de ceux qui l’ont longuement appelé.
Ils parlent d’ordre, mais leur ordre n’est qu’une paix de cimetière où chacun saurait enfin rester à sa place, les dominants à la tribune, les suspects au banc, les pauvres sous surveillance, les musulmans sous examen, les quartiers sous cloche.
Un vrai pays ne se gouverne pas à la suspicion. Une nation ne se tient pas debout sur l’humiliation de ses enfants. Une République ne gagne rien à livrer chaque soir une partie d’elle-même aux chiens savants de la discorde.
La victoire du PSG aurait pu être un grand bain populaire. Elle fut une nuit de suie, puis un matin de curée. Mais derrière les vitrines brisées, il y a une autre ruine, plus vaste, plus sourde, plus terrible. Celle d’un lien commun que les artisans de la haine rabotent jour après jour avec des mains propres et des phrases sales.
Et tant que ces pyromanes auront micro ouvert, indignation tarifée et fauteuil réservé, leurs appels au calme resteront ce qu’ils sont vraiment : des crachats sur l’incendie.
S. Méhalla
