Des fouets qui ne laissent aucune cicatrice sur la peau. Ils frappent les passeports. Ils étranglent les trajectoires. Ils brisent les existences à distance. Sans bruit. Sans sang. Avec la froideur administrative d’un tampon. Ils disciplinent les peuples à coups de guichets fermés et d’attentes interminables. Le nouveau fouet de la diplomatie française s’appelle désormais le visa.
Jean-Noël Barrot a eu le mérite de la franchise. Le rapprochement avec Alger sera «graduel», «réversible» et «conditionné aux résultats». Voilà donc le contrat. Ouvrez davantage votre marché. Coopérez selon nos intérêts. Alignez-vous sur nos priorités. Rentrez dans le rang. Et, peut-être, les portes s’entrouvriront.
Résistez, contestez, affirmez votre souveraineté, et les guichets se refermeront sans appel.
Le visa n’est plus un droit administratif. Il devient une laisse diplomatique. Une chaîne polie, modernisée, bureaucratisée.
Pendant 132 ans, la France coloniale décidait qui avait le droit de posséder une terre, de circuler, de vivre ou de disparaître. Deux siècles plus tard, elle ne distribue plus les terres. Elle filtre les corps. Elle trie les vies. Elle distribue les autorisations d’entrer comme on distribue des privilèges. Les méthodes changent. La logique de domination, elle, persiste avec une constance glaçante.
À Paris, le spectacle est devenu banal. Le Rassemblement national aboie contre l’Algérie avec une régularité mécanique, comme un réflexe conditionné. Le gouvernement répond qu’il n’est pas obsédé par l’Algérie mais par les intérêts de la France.
Quelle nuance commode !
Les premiers assument la brutalité.
Les seconds la maquillent.
Les premiers frappent.
Les seconds administrent la même violence avec des gants blancs.
Au bout du compte, c’est toujours le même rapport de force, simplement mieux habillé.
Et l’on voudrait encore nous faire croire qu’il ne s’agit pas de pression.
Curieuse conception des droits humains que celle qui transforme un étudiant, un chercheur, un artiste ou une famille en otages administratifs, en variable d’ajustement diplomatique, en monnaie d’échange.
Curieuse République qui proclame l’universalité des libertés tout en expliquant, sans trembler, que leur exercice dépendra désormais des humeurs politiques, des tensions du moment, des rapports de force entre deux capitales.
Le plus révélateur n’est pourtant pas la baisse des visas. C’est le langage employé. «Conditionné.» Voilà le mot qui trahit tout. Un droit cesse d’être un droit dès lors qu’il dépend d’une obéissance préalable. Il devient un privilège octroyé. Une récompense distribuée aux dociles. Une sanction infligée aux récalcitrants.
L’ancienne puissance coloniale assure avoir changé d’époque. Soit. Mais lorsqu’une relation entre deux États se met à fonctionner comme un système de tri, de triage et de punition, où l’accès au territoire devient un levier de pression politique, chacun est libre d’y reconnaître une continuité plus qu’une rupture, une mémoire plus qu’un oubli.
L’élégance diplomatique consiste à convaincre. La facilité consiste à contraindre. La première construit des partenaires. La seconde fabrique des humiliés — et, tôt ou tard, des rancœurs durables.
L’Histoire est implacable. Elle rappelle toujours aux puissants une vérité qu’ils refusent d’entendre dans l’ivresse de leurs rapports de force : on peut verrouiller des frontières, jamais la dignité d’un peuple.
S. Méhalla
