Il fallait y penser. Les Américains ont le Tomahawk. Les Russes ont le Kinjal. Les Iraniens ont leurs balistiques. Le Makhzen, lui, aurait trouvé moins cher : l’homme pauvre. Le missile sans ogive.
Il ne coûte presque rien. Pas de carburant, pas de maintenance, pas de hangar climatisé. Il fonctionne au chômage, à la débrouille et à cette vieille source d’énergie renouvelable qu’est le désespoir. On entrouvre une frontière et hop ! La misère connaît parfaitement le chemin.
Sauf qu’un homme n’est pas un missile.
Il a une mère qui attend son appel. Une femme peut-être. Des enfants. Un prénom. Des chaussures qui prennent l’eau. Il ne traverse pas pour conquérir Ceuta mais pour conquérir un salaire, une chambre, quelquefois simplement un lendemain.
Et c’est précisément là que la satire s’arrête de rire.
Si Ceuta fut sciemment utilisée comme moyen de pression sur Madrid, comme le soutient la lecture politique de cette affaire, alors nous touchons à quelque chose de profondément indécent. Transformer le désespoir de ses propres citoyens en politique étrangère.
Le pauvre comme ambassadeur extraordinaire.
Sans passeport diplomatique.
Marrakech peut continuer à cirer ses palaces. Rabat à repasser ses communiqués. Tanger à photographier ses grues sous le meilleur angle. On peut bâtir des stades gigantesques pour 2030 et expliquer au monde que tout va merveilleusement bien.
Mais il restera cette question embarrassante.
Pourquoi tant de gens veulent-ils foutre le camp ?
On pourra toujours convoquer un cabinet de communication. Mettre trois palmiers supplémentaires. Ajouter un TGV. Inviter quelques influenceurs devant une piscine à débordement.
Le pauvre, lui, déborde déjà.
À Ceuta.
Et voilà que derrière cette histoire apparaît l’occupant sioniste.
Depuis la normalisation, Rabat revendique sa coopération militaire et sécuritaire avec Tel-Aviv. C’est son choix. Mais après Pegasus, les soupçons d’influence autour de Marocgate et désormais les interrogations suscitées par Ceuta, une question commence à gratter sérieusement sous le tapis royal : qui utilise qui ?
À force d’être l’ami utile de tout le monde, on finit parfois domestique chez soi.
Et Alger regarde.
Pas avec des jumelles. Une carte suffit.
Pour l’Algérie, voir l’influence stratégique sioniste s’installer durablement à l’Ouest n’a rien d’une querelle de voisinage. C’est une modification profonde de son environnement sécuritaire.
Mais le véritable danger marocain est peut-être encore ailleurs.
Dans cette étrange fin d’époque où l’on devine les clans, les courtisans, les réseaux, les héritiers présumés, les héritiers des héritiers et probablement quelques cousins qui ont déjà choisi les rideaux.
Tout le monde semble préparer demain pendant que le peuple essaie de survivre aujourd’hui.
C’est cela qui met en colère.
Pas le Marocain.
Lui, il rame. Au sens propre quelquefois.
La colère doit viser ceux qui pourraient considérer sa détresse comme une variable diplomatique, son chômage comme du carburant et son corps comme un message adressé à Madrid.
Parce qu’un État peut envoyer une note diplomatique.
Il peut rappeler un ambassadeur.
Il peut fermer un consulat.
Mais lorsqu’il en vient à laisser partir ses pauvres pour faire passer le message, il ne montre plus ses muscles.
Il montre ses plaies.
Ceuta aura peut-être été cela, une gigantesque radiographie prise sans rendez-vous.
Et sur le cliché apparaît cette formidable invention géopolitique :
le missile sans ogive, l’homme pauvre.
Seulement voilà.
À force de charger un homme de désespoir et de le lancer contre les frontières des autres, il arrive qu’un jour il se retourne.
Non contre Madrid.
Non contre Alger.
Non contre l’Europe.
Contre celui qui l’a convaincu qu’il n’avait plus rien à perdre.
S. Méhalla
