La promesse lancée par Tony Blair en 1999 ― envoyer la moitié des jeunes Britanniques à l’université ― a permis d’élargir massivement l’accès à l’enseignement supérieur.
Synthèse S. M.
Mais ce pari a produit un effet pervers : l’obsession du «tout-université» a relégué la formation technique au second plan et creusé un déficit massif de compétences pratiques.
Aujourd’hui, en Angleterre, plus d’un quart des postes vacants sont liés à une pénurie de profils qualifiés. Des jeunes s’endettent pour des diplômes au rendement faible, quand ils auraient davantage à gagner dans l’apprentissage ou les filières professionnelles. Près d’un million de 16-24 ans ne sont ni en emploi, ni en formation, ni aux études.
C’est dans ce contexte que le Premier ministre Keir Starmer a remplacé la vieille cible blairiste par un objectif inédit : deux tiers des jeunes devront atteindre un apprentissage «de haut niveau» ― académique, technique ou en alternance ― avant 25 ans. Londres annonce la création des «V-Levels», équivalents professionnels conçus avec les employeurs, destinés à remplacer la jungle des quelque 900 cursus existants. L’ambition est claire: reconnecter l’école au réel, le diplôme au travail, et l’économie aux talents.
Mais cette refonte survient alors que l’université britannique traverse un sévère étouffement financier. Le gouvernement vient d’autoriser la réindexation des frais de scolarité sur l’inflation, après une décennie de gel qui a plongé nombre d’établissements en déficit. Sauf que l’érosion passée ne sera pas effacée d’un trait, et les coupes migratoires réduisent l’afflux d’étudiants étrangers, dont les droits d’inscription compensaient souvent le sous-financement domestique. Résultat: l’équilibre du système est précaire, et l’apprentissage ne pourra pas prospérer sur les ruines de l’université.
Ce malaise éducatif s’inscrit dans une fissure plus large : celle qui nourrit le retour en force des populismes. Comme l’a montré l’ingénieuse étude de Funke, Schularick et Trebesch, les régimes populistes gagnent du terrain dans les périodes de déclassement socio-économique. Ils prospèrent sur la fracture «peuple contre élites», puis sapent les contre-pouvoirs ― universités, justice, banques centrales ― au nom d’un mandat supposé «absolu». Le résultat est mécanique : la croissance s’effondre à long terme. Quinze ans après une prise du pouvoir populiste, le PIB par habitant recule en moyenne de 15% pour les variantes de gauche, 10% pour celles de droite. L’Argentine en est l’illustration tragique: un siècle de tournants populistes, et une économie durablement essorée.
Pendant que les démocraties luttent pour réarmer leurs sociétés, une autre bataille s’ouvre au Nord: la nouvelle course à l’Arctique. Le Groenland, immense réserve de métaux critiques, attire investisseurs américains et européens. Routes, ports, logements, énergie: tout manque dans cette zone hostile. Ce Far North est farouchement convoité mais extrêmement fragile. Exploiter sans les peuples autochtones, c’est l’échec assuré: l’ère du «green colonialism» est déjà dénoncée par les Inuits et les Sámis face aux projets miniers et éoliens.
Ces trois crises ― compétences, institutions, souveraineté climatique ― n’en forment qu’une: celle de la capacité de l’Occident à se réformer sans se renier. Former une jeunesse utile à l’économie réelle, défendre des institutions libres pour éviter la dérive populiste et développer l’Arctique sans sacrifier ceux qui y vivent: c’est le même enjeu. La question n’est plus de savoir si l’Occident doit se transformer, mais s’il saura le faire avant que d’autres ne dictent les règles à sa place.
S.M.
