Un marché en plein essor dans un contexte de raréfaction de l’eau
L’eau en bouteille constitue actuellement l’une des contradictions les plus pertinentes de notre ère. En dépit du fait que 63 % de la population mondiale pourrait être confrontée à un stress hydrique d’ici 2025, la consommation d’eau embouteillée connaît une expansion fulgurante. Celle-ci dépasse les 446 milliards de litres annuellement et crée un marché évalué à 368 milliards de dollars pour la période 2024-2025. Avec approximativement un million de bouteilles écoulées chaque minute. On prévoit qu’en 2024, plus de 550 millions de foyers recourront à l’eau en bouteille, ce qui équivaut à une consommation individuelle au-delà de 204 milliards de litres d’eau minérale embouteillée.
Selon le rapport établi en 2023 par l’Institut de l’université des Nations Unies pour l’Eau, l’environnement et la Santé (UNU-INWEH), un examen approfondi de l’industrie mondiale de l’eau en bouteille, de ses impacts et de ses tendances est présenté. Le marché mondial de l’eau en bouteille a connu une croissance annuelle composée de 5,2 %. C’est le pourcentage moyen de croissance annuelle sur une période donnée de 2018 à 2021. Cette croissance est plus rapide que celle d’autres marchés de boissons comme le café (3,5 %), et devrait connaître une croissance d’environ 6,6 à 7 % pour atteindre 512-700 milliards de dollars durant la période 2025-2035. La répartition régionale du marché est comme suit :
- Asie-Pacifique : 80-115 milliards USD (31 % du marché mondial)
- Europe : 70-101 milliards USD (27,4%)
- Amérique du Nord : 60-101 milliards USD (23,5%)
- Amérique du Sud : 30-43,0 milliards USD (11,67%)
- Moyen-Orient et Afrique : 15,62-22,5 milliards USD (6,11 %).

Figure 1 : Répartition régionale du marché de l’eau en bouteille
La société de conseil et d’analyse de marché international, BlueWeave Consulting, prévoit une croissance la plus rapide depuis 2018 de l’eau traitée et de l’eau minérale naturelle de 10 % et 12 % respectivement. En termes de chiffre d’affaires annuel comme volume d’eau en bouteille, Singapour (1 129 litres et 1 348 $ par habitant/an) est leader, suivi de l’Australie (504 litres et 386 $). L’institut UNU-INWEH a répertorié les dix marchés nationaux à la croissance la plus rapide par type d’eau. En termes de croissance annuelle composée, l’Algérie figure en 5ᵉ position en production d’eau minérale embouteillée (16,6 %) et derrière l’Égypte en pourcentage d’eau traitée/purifiée (17,5 %) comme indiqué au tableau n° 1.
Sachant qu’en 2021 la consommation était de plus de 800 millions de litres, dont (85-90) % eau minérale et (10-15) % eau traitée et moins de 5% eau naturelle. La croissance du marché dans les pays du Sud, notamment ceux à faible revenu et intermédiaires, est influencée par le manque de réglementations régissant les opérations des entreprises de boissons, l’urbanisation progressive et la croissance des villes. En l’absence d’un approvisionnement public fiable en eau, les communautés recherchent des solutions alternatives telles que l’eau en bouteille.
À l’instar des pays de la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord), l’eau minérale en bouteille devient de plus en plus essentielle dans le quotidien des habitants. C’est particulièrement vrai dans les pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée, où l’eau est rare.
Selon les études récentes et les chiffres avancés en 2024 par l’Association des producteurs algériens de boissons (APAB), la consommation annuelle réelle d’eau minérale embouteillée avoisine les 63 litres/hab., soit environ 2,7 milliards de litres par an en 2024. Ce niveau de consommation s’inscrit dans un contexte de stress hydrique extrême. Ce dernier est traduit par l’indicateur de disponibilité établi sur les ressources renouvelables estimées à 293 m³/personne/an, selon la FAO. Ce chiffre est bien en dessous du seuil critique international de 1 000 m³/personne/an de l’ONU.
Tableau 1 : Taux de croissance du marché de l’eau embouteillée entre 2018-2021, selon trois principaux types d’eau (Source : UNU-INWEH ,2024)
| Rang | Eau Minérale | Eau Naturelle | Eau Traitée | |||
| Pays | TCAC* (%) | Pays | TCAC* (%) | Pays | TCAC* (%) | |
| 1 | Corée du sud | 28,0 | Belgique | 9,4 | Egypte | 43,3 |
| 2 | Inde | 27,1 | Pays -Bas | 7,8 | Algérie | 17,5 |
| 3 | Japon | 24,2 | Argentine | 7,5 | Brésil | 17,2 |
| 4 | Egypte | 17,7 | Grand Bretagne | 7,1 | Indonésie | 14,8 |
| 5 | Algérie | 16,6 | France | 6,3 | EAU | 12,9 |
| 6 | France | 16,1 | Japon | 6,0 | Inde | 12,5 |
| 7 | Afrique du Sud | 13,2 | Espagne | 5,9 | Pays -Bas | 10,6 |
| 8 | Pérou | 13,0 | Mexique | 5,6 | Corée du sud | 10,3 |
| 9 | Malaisie | 12,3 | Népal | 5,4 | Maroc | 10,3 |
| 10 | Australie | 12,3 | Singapour | 5,4 | Arabie saoudite | 10,1 |
* TCAC : Taux de croissance annuel composé (CAGR‑ Compound Annual Growth Rate)
Cadre réglementaire en Algérie
Conformément à l’article 4 de la loi n° 05-12 du 4 août 2005, relative à l’eau, les eaux souterraines font partie du domaine public hydraulique et l’exploitation des eaux minérales est soumise à l’autorité compétente de l’État, réglementée par le décret exécutif nᵒ 04-196 du 15 juillet 2004, modifié et complété par le décret exécutif 13-298 du 18 août 2013 relatif à l’exploitation et à la protection des eaux minérales naturelles et des eaux de source. La qualité de consommation des eaux destinées à la consommation humaine est régie par le décret exécutif n° 11-125 du 22 mars 2011.
La réglementation est renforcée par d’autres arrêtés conjoints (ministères chargés des ressources en eau, de la santé, du commerce, de l’environnement, de l’industrie) concernant : les valeurs maximales des éléments contenus dans l’eau minérale (art. 5 du décret 04-196) ; les conditions de conditionnement et d’emballage (art. 40 du décret 04-196).
Fin 2020, il y avait 92 unités de concession, dont des concessionnaires pour l’eau minérale et 68 à partir d’une source. Actuellement, on compte 110 exploitants bénéficiaires des décisions de concession d’exploitation de l’eau embouteillée, dont seulement 80 sont en activité, avec 25 pour l’eau minérale et 55 pour l’eau de source.
Le débit d’exploitation des points d’eau est de plus de 605 000 m³/j, ce qui correspond à plus de 40 millions de bouteilles. La part de marché à 70 % revient au Top 5 des marques suivantes : Ifri (Béjaia), Saida (Saida), Lalla Khedidja, Guedilla (Biskra) et Nestlé (Blida).
Les champs aquifères sont concentrés de manière non homogène sur les bassins hydrographiques producteurs : Constantinois-Seybouse-Mellègue (36 %), Algérois-Hodna-Soummam (28 %), Sahara (24 %), Oranie-Chott Chergui (9 %) et le bassin Chélif-Zahrez (3 %).

Figure 2 : Répartition des unités de production l’eau en bouteille par bassin hydrographique
L’eau embouteillée, entre réponse à la pénurie et menace environnementale
La sécurité de l’approvisionnement en eau du robinet peut être compromise en raison de pénuries, de fluctuations de qualité ou d’interruptions. L’eau embouteillée apparaît comme une alternative perçue comme plus sûre, malgré son coût élevé. Le recours à l’eau en bouteille a connu un essor considérable, bien que les chiffres restent inférieurs à ceux observés dans certaines régions méditerranéennes. Toutefois, la consommation n’est pas intimement liée à la qualité de l’eau, comme l’indique le rapport sur la qualité de l’eau potable du robinet, établi par l’Indice de Performance Environnementale (IPE), publié par les universités Yale et Columbia tous les deux ans depuis 2002.
L’indice de salubrité de l’eau potable 2024 mesure la qualité avec le plus élevé indice (100) correspondant à une eau très pure/sûre. L’EPI évalue 180 pays selon 58 indicateurs en 11 catégories, répartis en 3 objectifs politiques : santé environnementale, vitalité des écosystèmes et atténuation du changement climatique, visant à soutenir les objectifs de développement durable (ODD) des Nations Unies (tableau 2).
Tableau 2 : Indice de performance (EPI) et de salubrité de l’eau potable, la consommation d’eau minérale et la dotation annuelle selon l’ONU des principaux de Méditerranée.
| Pays | Indice de Performance (Rang)/180 pays | Consommation eau minérale
(l/hab/an) |
Dotation eau ONU
(m3/hab/an) |
Salubrité de l’eau potable
Score sur 100 |
| Tunisie | 45,3 (91e) | 243 | 410 | 60,1 |
| Italie | 60,3(29e) | 188 | 3000 | 100 |
| France | 67,0(12e) | 135 | 3100 | 87,6 |
| Espagne | 64,0 (22e) | 130 | 2200 | 95,7 |
| Liban | 39,9 (136e) | 95 | 1050 | 55,8 |
| Algérie | 41,7 (114e) | 61 | 280 | 61,3 |
| Turquie | 37,2 (143e) | 46 | 410 | 61,0 |
| Egypte | 43,7 (104e) | 35 | 680 | 54,3 |
Empreinte hydrique grise en augmentation
L’empreinte hydrique représente les quantités d’eau nécessaires pour diluer les polluants rejetés dans l’environnement lors du processus de production jusqu’à ce que la qualité de l’eau respecte les normes environnementales. L’accroissement de la production mondiale de 5,2 % de 2018 à 2021, passant de 350 milliards de litres à plus de 446 milliards de litres en 2024, génère environ 600 milliards de bouteilles plastiques/an, soit 25 millions de tonnes/an de déchets PET.
Cette expansion entraîne une augmentation proportionnelle de l’empreinte grise totale. L’empreinte hydrique est estimée entre 2,5 à 3 litres/litre embouteillé. Selon le rapport onusien, l’industrie de l’eau minérale présente une empreinte grise très élevée : ce ratio est estimé à 2,7 litres/litre embouteillé. Les pays sensibilisés à l’impact de l’empreinte ont consenti des efforts pour diminuer le ratio à 1,5-2 litres par litre embouteillé.
Cette expansion entraîne une augmentation proportionnelle de l’empreinte grise totale, car chaque litre d’eau embouteillée produit de la pollution. L’empreinte hydrique est estimée entre 2,5 à 3 litres/litre embouteillé. Selon le rapport onusien, l’industrie de l’eau minérale présente une empreinte grise très élevée : ce ratio est estimé à 2,7 litres/litre embouteillé (Tableau 3). Les pays sensibilisés à l’impact de l’empreinte ont consenti des efforts pour diminuer le ratio d’empreinte eau grise à 1,5 à 2 litres par litre embouteillé.
Tableau 3 : Développement des ressources renouvelables souterraines en lien avec la production d’eau minérale dans un scénario courant sans action significative.
| Indicateur | 2024 | 2030
(Projection) |
2035
(Projection) |
| Production embouteillée/Commercialisé
(Mds litres/an) |
2,7
|
~5,0
|
8,0
|
| Prélèvements totaux (Millions m3/an) | 220 | ~450 | ~650 |
| Empreinte grise totale (Million m³/jour)
|
0,75 | ~1,5 | ~2,2 |
| Ratio eau totale/produit* | 2,5:1 | 2,7:1 | 3,0:1 |
| Ressources renouvelables (% ) | 3 | ~6 | ~8 |
| Disponibilité ressources (m3/hab/an) | 293 | ~250 | ~220 |
| Nombre de sources taries/dégradées (unité) | ~10-15 | ~20-25 | ~30-40 |
*Ratio = (Prélèvements totaux + Empreinte grise annuelle) divisé par la production d’eau embouteillée.
Malgré les progrès techniques unitaires, l’empreinte grise globale de l’industrie de l’eau continue d’augmenter fortement. Selon les prévisions pour l’horizon 2035, elle va augmenter en raison de l’explosion du volume de production (+78 %) avec une empreinte de 1 400 à 1 750 milliards de litres/an.
Pour le cas de notre pays, en raison du stress aggravé, le marché de l’eau embouteillée est en croissance explosive, passant de 20 litres/hab./an (2018) à 63 litres/hab./an (2024) avec des projections d’une consommation de (98-118) litres /hab/an, soit une production de (5,0 -6,0) milliards de litres/an, correspondant à 12 milliards de litres/an pour une empreinte eau grise et une empreinte hydrique totale de la production d’eau embouteillée de l’ordre de 18 milliards de litres. Cet accroissement est essentiellement dû aux facteurs suivants :
- Une explosion de la demande en eau embouteillée (+16,6 % / an) en raison de la persistance du stress hydrique et du fait que l’eau du robinet est perçue comme moins sûre malgré la notation satisfaisante relative à la qualité de l’eau.
- La surexploitation des nappes entraînera une augmentation de la concentration minérale, mesurée par le résidu sec (mg/l), ce qui provoquera l’encrassement des filtres, membranes et équipements.
- L’augmentation des lavages et des produits chimiques (+65-100) %.
Eau embouteillée en Algérie : l’urgence d’une régulation stricte
Des dispositions pour atténuer la surexploitation et préserver la fonctionnalité des nappes et sources sont à prendre, visant à freiner la dégradation de la qualité de l’eau par une minéralisation croissante et une surexploitation entraînant la baisse des niveaux des nappes. Ces mesures visent à préserver cette ressource et à éviter les risques avérés d’épuisement des sources et d’intrusion saline dans les nappes côtières exploitées à l’horizon 2030, avec un risque de recourir au dessalement pour l’embouteillage dès 2032 si les conditions climatiques demeurent inchangées.
Des actions sont recommandées pour garantir une durabilité aux ressources minérales, qui consistent essentiellement en :
- Instauration d’un moratoire sur toute nouvelle concession dans les bassins surexploités
- Création d’un fonds national de modernisation alimenté par les redevances sur les prélèvements, avec subventions à hauteur de 25 à 40% du coût des investissements d’économie d’eau
- c. Prêts bonifiés aux exploitants avec obligation d’acquisition des équipements de recyclage des eaux de lavage
- Taxation proportionnelle à l’empreinte grise mesurée au-delà du seuil réglementé pour renforcer le principe pollueur-payeur
- Installation de compteurs intelligents sur tous les forages
- Établissement d’une plateforme dédiée au suivi et à la déclaration mensuelle obligatoire des prélèvements
- Définition d’un quota maximum annuel tenant compte de l’état des bassins hydrographiques
- Limitation des prélèvements d’eau à 50-60% maximum du débit de recharge pour maintenir l’équilibre hydrique
- Établissement d’une cartographie précise des ressources (nappes superficielles, profondes, sources) par bassin versant hydrographique
- Assistance à la mise en conformité et formation des exploitants aux bonnes pratiques
La préservation de la fonctionnalité des nappes et sources en Algérie nécessite une approche systémique et intégrée combinant un accompagnement économique par un soutien à la modernisation et une réduction de la demande par des alternatives durables consistant en l’amélioration de la qualité de l’eau du robinet. Le coût de l’inaction sera infiniment supérieur au coût des investissements nécessaires aujourd’hui.
Prof. Mustapha Kamel MIHOUBI
Ecole Nationale Supérieure d’Hydraulique,
E-mail : mihkam@ensh.dz
Sources :
- Algérie | Efficacité, productivité et durabilité de l’eau dans la région NENA | Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture. (s. d.) . https://www.fao.org/in-action/water-efficiency-nena/countries/algeria/fr/.
- BOUHLEL, Zeineb, KÖPKE, Julia, MINA, Martina et SMAKHTIN, Vladimir. Global Bottled Water Industry: A Review of Impacts and Trends.Hamilton, Canada: United Nations University Institute for Water, Environment and Health (NU-INWEH), 2023, ISBN 978-92-808-6114-3: https://inweh.unu.edu/publications
- BLOCK, Sebastián, EMERSON, John W., ESTY, Daniel C., DE SHERBININ, Alex, WENDLING, Zachary A., et al.2024 Environmental Performance Index.New Haven, CT: Yale Center for Environmental Law & Policy, 2024, ISBN 978-92-808-6114-3. : https://epi.yale.edu/downloads/2024-epi-report-20250106.pdf
Water quality by country 2025. (s. d.). World Population Review. Consulté, à l’adresse https://worldpopulationreview.com/country-rankings/water-quality-by-country
