1repartie
LE PARADOXE DE L’EAU : PRODUIRE PLUS NE SUFFIT PLUS QUAND LES RÉSEAUX NE SUIVENT PAS
Produire davantage d’eau ne suffit plus. C’est le constat, presque à contre-courant du discours officiel sur les grands succès du dessalement, que dressent aujourd’hui les spécialistes du secteur de l’hydraulique. Depuis 2021, l’État algérien a engagé un effort sans précédent pour sécuriser l’approvisionnement en eau potable du pays. Pas moins de huit usines de dessalement ont été livrées entre 2021 et 2025, portant la capacité installée nationale à environ 3,8 millions de mètres cubes par jour. L’ambition est claire : atteindre 5,3 à 5,8 millions de m³ par jour à l’horizon 2030 afin de couvrir près de 60% des besoins nationaux grâce au seul dessalement d’eau de mer, pour un investissement de plus de 8 milliards de dollars.
Mais cet effort colossal en amont, dans la production, se heurte en aval à une réalité plus prosaïque et nettement moins médiatisée : le service rendu au robinet des ménages se dégrade. Le taux de desserte en continu, 24 heures sur 24, est passé de 40% en 2018 à moins de 25% en 2024. Le taux de desserte quotidienne, tous régimes de distribution confondus, est retombé de 38% à moins de
33% sur la même période. Ce recul ne s’explique pas par un manque de ressources produites. Il s’explique par des réseaux de distribution saturés, sous l’effet d’une densification immobilière que rien, dans les textes actuels, ne vient réellement encadrer sur le plan hydraulique.
UNE URBANISATION VERTICALE SUR DES RÉSEAUX RESTÉS HORIZONTAUX
Le phénomène est visible à l’œil nu dans les grandes wilayas du pays. À Alger, Oran, Constantine, Annaba, Blida ou Sétif, les projets immobiliers se multiplient à un rythme soutenu pour répondre à une demande sociale qui ne faiblit pas, malgré la rareté du foncier disponible. Plus de 600 000 logements promotionnels collectifs y ont été livrés de 2015 à 2023, avec une proportion croissante d’immeubles de quatre étages et plus, ce qui représente désormais environ
60% des nouvelles constructions dans la capitale.
Le problème n’est pas la hauteur des bâtiments en soi. Il dépend de l’endroit où ils sont construits. Ces programmes de logements, souvent portés par des promoteurs privés, s’implantent fréquemment dans d’anciens quartiers dont les canalisations ont été posées il y a plusieurs décennies pour desservir des maisons individuelles ou de modestes immeubles de deux étages. Le réseau enterré, lui, ne change pas lorsque la ville s’étend vers le haut.
a) Une mécanique implacable, invisible sous nos pieds
Pour comprendre pourquoi un immeuble neuf peut, sans que l’on s’en aperçoive, priver d’eau les voisins d’à côté, il faut suivre le parcours de l’eau depuis le réservoir jusqu’au robinet. Les ingénieurs distinguent trois points de mesure.
- Le premier se situe à l’entrée du quartier, sur la conduite principale : c’est là que la pression est la plus élevée, généralement autour de trois bars en métropole.
- Le deuxième point se trouve au bout de la rue, au niveau du dernier branchement du réseau public : la pression y est déjà plus faible, car l’eau a perdu de l’énergie en frottant contre les parois des canalisations tout au long de son trajet.
- Le troisième point, enfin, concerne le robinet du dernier étage de l’abonné : la pression y est encore réduite, car il faut cette fois vaincre la hauteur de l’immeuble et les frottements dans les tuyauteries verticales intérieures.
Chacune de ces pertes est mesurable et prévisible. Un mètre de hauteur supplémentaire coûte environ 0,1 bar de pression. Une colonne montante en PVC standard, sur un immeuble correctement dimensionné, perd environ 0,028 bar par mètre de hauteur. Rien d’alarmant, tant que le réseau a été conçu pour ce niveau de sollicitation. Le problème survient quand on ajoute, sans le prévoir, un immeuble de 6, 8 ou 9 étages à un réseau dimensionné pour des maisons de plain-pied. Des simulations réalisées sur un quartier type, initialement conçu pour des habitations individuelles (R+2), montrent l’ampleur du phénomène, résumée dans le tableau ci-dessous.
Figure 8.1 : Schéma synoptique du profil de pression hydraulique du réseau de distribution jusqu’au robinet de l’abonné.
Des simulations réalisées sur un quartier type, initialement conçu pour des habitations individuelles (R+2), montrent l’ampleur du phénomène, résumée dans le tableau ci-dessous, qui synthétise, cas par cas, l’impact hydraulique de l’introduction d’immeubles collectifs de hauteur croissante dans un quartier dont le réseau a été dimensionné pour un POS R+2.
Tableau n°1 :Impact par scénario d’habitation sur le débit de pointe et la pression au robinet à l’aval des immeubles au point C.
Formules appliquées — Q_moy = (N_log × 3,2 × 175) ÷ 86 400 | Q_pointe = Q_moy × Kp | ΔJ/J (%) = [(Q_pointe/Q_ref_R+2)^1,85 − 1] × 100 — Hazen-Williams C=110 | P_branchement_aval = P_entrée − ΔP_réseau | P_robinet_R+2_aval = P_branchement_aval − 0,80 bar (P_géo R+2) − 0,22 bar (P_col R+2, h=8m, j=0,028 bar/m) .
Ce ne sont pas les habitants du nouvel immeuble qui souffrent le plus de la situation, puisqu’ils disposent souvent de leur propre bâche de stockage et de leur surpresseur. Au contraire, ce sont bien leurs voisins des maisons anciennes, plus bas dans le réseau, qui voient leur robinet se tarir sans en comprendre la cause.
Deux effets se conjuguent pour expliquer ce phénomène. D’abord, un effet de position : dans un réseau linéaire, les pertes de charge s’additionnent tout au long du parcours. En outre, l’abonné situé en bout de ligne subit à la fois les pertes historiques du réseau et celles causées par les nouveaux immeubles construits en amont.
Ensuite, un effet de simultanéité : aux heures de pointe, quand tout le monde ouvre simultanément son robinet, les nouveaux immeubles, plus nombreux et plus consommateurs, captent une part croissante d’une ressource qui ne s’est pas multipliée pour autant. Résultat : une multiplication du débit sollicité par un facteur de 2,5 seulement se traduit par une multiplication par huit des pertes de charge dans le réseau, engendrant ainsi un effet largement disproportionné, ce qui explique la brutalité des coupures observées dans certains quartiers densifiés.
b) Le poids de l’âge : des conduites fatiguées
À cette pression supplémentaire s’ajoute un facteur souvent négligé dans le débat public : l’âge des conduites elles-mêmes. Un réseau vieux de vingt à quarante ans n’a plus la capacité de transport pour laquelle il a été conçu à l’origine. Les incrustations calcaires, les biofilms qui se développent à l’intérieur des tuyaux et la corrosion réduisent progressivement le diamètre utile des canalisations. Cette usure diminue la capacité réelle de transport d’environ
12% après vingt ans d’exploitation, et jusqu’à 38% après quarante ans.
L’effet de la densification immobilière et celui du vieillissement des réseaux ne s’additionnent pas : ils se multiplient. Un réseau vieux de trente ans, encore acceptable pour desservir l’habitat individuel, bascule en situation critique dès l’apparition des premiers immeubles de six étages. Pour un réseau vieux de 40 ans, confronté à des tours de 9 étages, la charge nette supportée par les conduites peut atteindre cinq fois leur capacité de conception initiale.
Une situation qui provoque des vitesses d’écoulement excessives, des coups de bélier et, à son tour, accélère la dégradation physique des canalisations, dans un véritable cercle vicieux hydraulique.
Tableau n°2 : L’effet combiné de la densification et du vieillissement des conduites d’un réseau d’eau potable.
PrMustapha Kamel MIHOUBI
Ecole nationale supérieure d’hydraulique (ENSH)
E-mail : k.mihoubi@ensh.dz
| Les quatre réformes proposées
1. Double verrou réglementaire ● Modifier les décrets régissant le permis de construire et le certificat de conformité : aucun permis sans étude hydraulique préalable, aucun certificat de conformité sans contrôle des installations à la réception. 2. Rendre l’avis «eau» contraignant ● S’appuyer sur le décret de 2018 relatif aux plans d’occupation des sols pour transformer la simple consultation des services de l’hydraulique en avis obligatoire, assorti d’un contenu minimal et d’un délai de réponse fixé. 3. Notice d’impact hydraulique ● Rendre obligatoire une étude d’impact spécifique pour tout programme de plus de 100 logements, ou de plus de trois étages, construit dans une zone au réseau sous-dimensionné. 4. Redevance de raccordement, principe pollueur-payeur ● Faire financer par les promoteurs, au prorata du débit supplémentaire généré par leur projet, le renforcement des réseaux publics qu’ils sollicitent. |
A suivre
