Soixante-trois ans d’histoire commune, scellés dans les luttes pour la liberté et nourris par une amitié sans faille : l’Algérie et le Vietnam partagent bien plus que des relations diplomatiques. Dans un entretien exclusif à Crésus, l’ambassadeur du Vietnam à Alger, S.E.M. Tran Quoc Khanh revient sur cette relation singulière, évoque les réussites récentes et dévoile les ambitions communes pour les décennies à venir. De l’économie à la culture, en passant par la coopération technologique, il dresse un bilan lucide et trace la voie d’un partenariat renforcé.
Entretien réalisé par Assia Mekhennef
Crésus : Excellence, pourriez-vous dresser un bilan quantitatif des relations bilatérales entre le Vietnam et l’Algérie au cours de la dernière décennie ? Et quelles évaluations faites-vous ?
L’Ambassadeur Tran Quoc Khan : Permettez-moi d’abord de vous féliciter et de vous souhaiter la bienvenue à la mission diplomatique du Vietnam. Comme vous le savez, le Vietnam et l’Algérie ont établi des relations diplomatiques officielles en 1962, soit il y a 63 ans. Mais nos liens remontent à bien avant : dès 1958, le Vietnam a reconnu le Gouvernement provisoire de la République algérienne, quatre ans avant l’indépendance.
Revenir sur ces 63 années nécessiterait le travail d’historiens, tant il y a à dire. À mon sens, les résultats les plus marquants sont d’abord que nos deux pays ont traversé ensemble les moments les plus sombres de l’Histoire : la décolonisation, la lutte pour l’indépendance et la liberté. Nous avons été côte à côte et nous sommes sortis vainqueurs de guerres parmi les plus atroces. C’est un acquis inestimable.
«Le Vietnam et l’Algérie ont traversé ensemble les moments les plus sombres de l’Histoire : la décolonisation, la lutte pour l’indépendance et la liberté. Nous avons été côte à côte et nous sommes sortis vainqueurs.»
Il y a aussi les échanges humains : dans les années 1950, certains soldats algériens, contraints de servir dans l’armée coloniale, ont rejoint le Viet Minh. Après la victoire de 1954, ils se sont installés avec des Vietnamiennes, formant les premières familles mixtes vietnamo-algériennes. Aujourd’hui, cinq ou six générations plus tard, elles vivent toujours en Algérie, dans différentes villes, et constituent un véritable pont entre nos peuples.
Un autre résultat marquant concerne les échanges commerciaux et l’investissement. Après les sept premiers mois de cette année, nos échanges commerciaux dépassent les 300 millions de dollars américains. Quant à l’investissement, le projet de la compagnie nationale du pétrole du Vietnam (PVN) à Bir Seba est un grand succès : il fonctionne bien, depuis plus de dix ans et nous espérons le prolonger, voire en lancer un second.
Enfin, il y a la culture. J’ai été agréablement surpris de constater qu’en Algérie, plus de 30 000 personnes, dans presque toutes les wilayas, pratiquent le vovinam, un art martial vietnamien. Ce sont de très jeunes Algériens, enthousiastes et pleins d’énergie. Chaque année, des groupes se rendent au Vietnam pour le tourisme ou la formation.
«Après les sept premiers mois de cette année, nos échanges commerciaux dépassent les 300 millions de dollars américains.»
Si nous avons parcouru ensemble ces 63 dernières années, je crois que nous irons ensemble vers un nouveau combat : celui pour un développement durable au profit de nos deux pays, de nos deux peuples.
Existe-t-il un projet de redynamisation de la coopération stratégique entre Hanoï et Alger ? Quels en seraient les axes prioritaires ?
Je suis convaincu qu’il est temps de redynamiser les relations entre le Vietnam et l’Algérie. Plusieurs raisons motivent cette conviction. D’abord, l’Algérie s’est fixée pour objectif de devenir un pays émergent à l’horizon 2027, et je crois qu’elle est sur la bonne voie. Quant au Vietnam, nos ambitions sont de devenir un pays en développement industrialisé d’ici 2030, puis un pays développé à revenu élevé à l’horizon 2045. Nous vivons donc un moment historique et sommes déterminés à donner un nouvel élan et une nouvelle énergie à nos relations déjà profondément amicales.
«Le projet de la compagnie nationale du pétrole du Vietnam à Bir Seba est un grand succès : il fonctionne bien depuis plus de dix ans et nous espérons le prolonger, voire en lancer un second.»
Nos deux nations sont actives sur les scènes régionale et internationale. Or, plus le contexte mondial évolue, plus il est nécessaire d’ancrer nos relations dans la confiance mutuelle. Et cette confiance existe bel et bien entre l’Algérie et le Vietnam. Lorsqu’elle est présente, beaucoup de choses deviennent possibles. La coopération entre nos deux pays est naturelle et s’exprime dans tous les domaines. J’ai eu l’honneur de rencontrer de nombreux ministres algériens, tous conscients de cette confiance et des perspectives qu’elle ouvre.
Pour concrétiser cette ambition, plusieurs actions prioritaires s’imposent.
La première est la multiplication des échanges de haut niveau. Le Vietnam a déjà invité à plusieurs reprises Son Excellence Abdelmadjid Tebboune à effectuer une visite d’État à Hanoï. Je pense que cela pourra se concrétiser d’ici la fin de l’année ou l’année prochaine. Les échanges entre nos peuples se renforcent déjà : depuis mon arrivée, plusieurs délégations vietnamiennes se sont rendues en Algérie, et des délégations algériennes, y compris ministérielles, se préparent à visiter le Vietnam. Nous espérons désormais accueillir des délégations de plus haut rang.
La deuxième priorité est de consolider et de diversifier nos échanges commerciaux et nos investissements. Il reste beaucoup à accomplir, mais il est essentiel de sensibiliser et d’encourager les entreprises des deux pays, en leur sensibilisant à la fois les opportunités et les défis, afin que notre coopération économique devienne un modèle de sincérité et mutuellement bénéfique.
Enfin, la troisième priorité concerne la culture. Nous devons développer davantage la coopération culturelle, qu’il s’agisse des arts, du cinéma ou d’autres domaines. Des films ont déjà été coproduits par des réalisateurs vietnamiens et algériens, et nous souhaitons multiplier les projets communs, ainsi que la participation de nos artistes aux festivals et événements culturels organisés dans nos deux pays.
Je sais qu’il reste encore beaucoup à accomplir, mais je demeure optimiste quant à l’avenir de nos relations.
La 13e session du Comité intergouvernemental algéro-vietnamien devrait se tenir prochainement en Algérie avec la signature de 15 mémorandums identifiés. Peut-on avoir plus de détails ?
Il est encore trop tôt pour parler d’accords formels tant qu’aucune signature n’a été apposée. Toutefois, il est vrai que la prochaine étape sera la tenue de la commission mixte gouvernementale, qui se déroulera, inchallah, très prochainement en Algérie. Les autorités compétentes des deux parties, le ministère de l’Industrie pharmaceutique, du côté algérien, et le ministre de la Construction, du côté vietnamien, travaillent activement à fixer une date appropriée.
«Je suis convaincu qu’il est temps de redynamiser les relations entre le Vietnam et l’Algérie»
Notre objectif est de faire de cette réunion un rendez-vous fructueux, capable d’ouvrir de nouvelles perspectives de coopération dans plusieurs domaines, tout en insufflant un nouvel élan aux secteurs traditionnels. En agriculture, par exemple, le Vietnam dispose d’une expérience et d’un savoir-faire que nous sommes prêts à partager avec l’Algérie. Dans le domaine pharmaceutique et du soin de la santé publique, nous avons déjà collaboré par le passé, avec la présence d’experts vietnamiens en Algérie, notamment pour les soins et la formation. Ce capital de compétences mutuelles peut aujourd’hui être mobilisé pour relancer le partenariat.
D’autres secteurs offrent également un fort potentiel, notamment les nouvelles technologies. Nos deux pays, et leurs dirigeants, accordent une importance particulière à la digitalisation, à la numérisation et à l’intégration des technologies innovantes dans tous les secteurs, y compris l’intelligence artificielle. Sur ce plan également, nous avons beaucoup à partager et à construire ensemble.
Lors de leur rencontre à Kuala Lumpur, le ministre Ahmed Attaf, le vice-Premier ministre Bùi Thanh, ont convenu d’intensifier les échanges de délégations à tous les niveaux et de promouvoir des projets de coopération dans des domaines d’intérêt mutuel tels que le pétrole et le gaz, le commerce. La question reste posée quant à l’élargissement de cette coopération à d’autres domaines.
Je tiens à féliciter l’Algérie pour sa participation à l’Association des pays du Sud-Est asiatique (ASEAN). Avec mes collègues ambassadeurs de l’ASEAN, nous avons adressé une lettre de félicitations directement au ministre algérien des Affaires étrangères, qui nous a répondu en confirmant la volonté et le plaisir de l’Algérie de prendre part à cette initiative. Cela illustre la dynamique exceptionnelle de l’Algérie, qui joue un rôle actif dans les affaires régionales et internationales.
«Le Vietnam a invité à plusieurs reprises Son Excellence Abdelmadjid Tebboune à effectuer une visite d’État à Hanoï. Je pense que cela pourra se concrétiser d’ici la fin de l’année ou l’année prochaine.»
Le Vietnam et l’Algérie coopèrent étroitement au sein de diverses enceintes : l’ASEAN, l’Union africaine, le Conseil de sécurité des Nations unies, ou encore l’UNESCO. Très prochainement, l’Algérie participera également à la signature d’une convention internationale sur la lutte contre la cybercriminalité, dont la cérémonie officielle se tiendra au Vietnam en octobre. Je crois savoir que l’Algérie y sera représentée par un ministre.
Cette coopération se nourrit également de rencontres de haut niveau. Ainsi, le ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, a récemment rencontré notre Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, Bui Thanh Son. Ensemble, ils ont abordé plusieurs thématiques de coopération bilatérale, régionale et internationale. Ces sujets seront approfondis dans le cadre de la commission mixte, mais aussi grâce à l’implication d’autres autorités – ministérielles, provinciales et locales – des deux pays.
Quels sont aujourd’hui les principaux freins au développement des échanges commerciaux entre les deux pays ?
J’admets qu’il reste d’importants défis à relever pour faire progresser les relations entre nos deux pays. L’un des principaux freins concerne l’absence d’un accord de coopération commerciale actualisé. Certes, un tel accord existe depuis 1994, mais il n’est plus adapté à la nouvelle donne économique. Il est donc nécessaire de le moderniser et de le renouveler.
«Il est nécessaire de moderniser et de renouveler l’accord commercial de 1994, car il n’est plus adapté à la nouvelle donne économique.»
Actuellement, nous travaillons dans ce sens et attendons encore les avis et commentaires des deux parties, afin d’aboutir à un nouvel accord qui servira de cadre juridique propice aux échanges commerciaux et aux investissements bilatéraux. C’est un enjeu majeur, et il convient d’agir rapidement.
«L’Algérie et le Vietnam doivent continuer à jouer un rôle moteur dans le Mouvement des Non-Alignés et le G77.»
Quelle est votre lecture de la coopération Sud-Sud dans le contexte actuel de recomposition géopolitique ? Et quel rôle pourraient jouer le Vietnam et l’Algérie dans le cadre du Mouvement des Non-Alignés ou du G77 ?
Le G77 et la coopération Sud-Sud constituent deux cadres majeurs pour les pays en développement, au sein desquels l’Algérie et le Vietnam jouent un rôle très actif. Ils traduisent la volonté commune d’agir dans le respect mutuel et de défendre le principe d’indépendance. La coopération qui s’y déploie repose sur des bases solides : respect, maintien de la paix et partenariat équilibré.
Nos peuples ont versé leur sang pour conquérir l’indépendance et la liberté. Aujourd’hui, notre mission est de renforcer cet héritage en collaborant étroitement avec les autres nations. L’Algérie et le Vietnam doivent continuer à jouer un rôle moteur dans ces rassemblements, conformément aux orientations claires données par nos dirigeants.
L’Algérie, premier pays d’Afrique par sa superficie, deuxième puissance militaire et troisième économie du Continent, occupe une place stratégique au sein de l’Union africaine et de la Ligue arabe. De son côté, le Vietnam, pays dynamique d’Asie du Sud-Est, est un acteur clé dans sa région et parmi les pays riverains de l’océan Pacifique. Ensemble, nous sommes prêts à œuvrer pour la paix, la stabilité et le développement durable, tant sur le plan régional qu’international.
Quel bilan provisoire tirez-vous de votre mission diplomatique en Algérie ?
Ma mission ne représente qu’un court laps de temps au regard de l’Histoire et des 63 années de relations diplomatiques entre nos deux pays. Elle s’inscrit dans la continuité des efforts déployés par mes prédécesseurs, et sera bien sûr poursuivie par mes successeurs. Mais, provisoirement parlant, je pense que, depuis deux ans, nous avons réussi à accomplir des avancées significatives et encourageantes.
«Les relations traditionnelles et amicales entre le Parti communiste du Vietnam et le FLN demeurent solides.»
Tout d’abord, il faut mentionner les relations au niveau ministériel, avec un programme de coopération entre les deux ministères de la Justice. C’est un point très important, car nous travaillons sur une base juridique claire et solide, ce qui est essentiel.
Au niveau provincial, nous avons établi un accord de jumelage entre Dien Bien et Batna, deux berceaux révolutionnaires de nos pays respectifs. Une délégation conduite par le président du Comité populaire de Dien Bien est venue visiter Batna, et j’espère pouvoir accueillir prochainement une délégation de la ville de Batna au Vietnam.
Sur le plan économique, je vous ai déjà cité le projet d’investissement de la compagnie pétrolière du Vietnam, qui fonctionne très bien. Les chiffres du commerce bilatéral restent encore en deçà de nos attentes, mais ils progressent.
Dans un autre domaine, les relations traditionnelles et amicales entre le Parti communiste du Vietnam et le Front de Libération nationale (FLN) demeurent solides. Nous nous orientons vers la conclusion d’un accord de coopération entre les deux partis, et je crois que cette signature est désormais proche.
Enfin, sur le plan culturel, même si ce n’est pas encore à la hauteur de nos souhaits et de nos potentiels, les signes positifs sont nombreux dans différents domaines. Tout cela nous laisse espérer un avenir prometteur pour la coopération entre nos deux pays.
Le Général Vo Nguyen Giap représente un trait d’union central dans les relations historiques de solidarité qui lient l’Algérie et le Vietnam, quelle symbolique accordez-vous à la dernière visite en Algérie de son fils, Vo Hong Nam ?
Von Hong Nam était un homme qui connaissait bien l’Algérie et qui en gardait un profond attachement. Il est venu plusieurs fois dans notre pays, d’abord en tant que général, mais aussi comme ami et camarade du peuple algérien. De son vivant, il accordait une grande importance à la révolution algérienne et à la lutte contre le colonialisme et les forces colonialistes. Il suivait de très près aussi bien les avancées positives que les périodes difficiles de l’histoire de l’Algérie.
Il avait même exprimé le souhait que son fils revienne en Algérie, et c’est exactement ce que son fils a fait. Son fils est venu à deux reprises. Il a participé à plusieurs événements et célébrations, rencontré ici les amis et camarades de son père, et recueilli les témoignages de ceux qui l’avaient connu. Très ému, il a partagé les beaux souvenirs que son père lui avait racontés sur ce pays.
«Vo Hong Nam, fils du général Vo Nguyen Giap, porte aujourd’hui trois projets autour de la mémoire partagée entre le Vietnam et l’Algérie.»
Aujourd’hui, il est déterminé à contribuer au renforcement des relations entre nos deux pays. Membre du bureau exécutif de l’Association des amis internationaux de l’Algérie, il porte trois projets autour de la mémoire partagée entre le Vietnam et l’Algérie. C’est là une piste de coopération prometteuse. Je me réjouis également de bénéficier, dans ce cadre, du soutien très actif de Monsieur le ministre des Moudjahidine, Laïd Rebiga.
A.M.
