Publié sur l’espace facebook de Sofiane Djilali, ancien président du parti Jil Jadid, le texte dépasse de loin la seule crise iranienne. Il propose une lecture ample et pédagogique du désordre international en cours. Son idée est nette : le monde n’est plus régi par une puissance centrale capable d’imposer sa loi, mais par des équilibres mouvants, fragiles, négociés sans cesse…
Publié sur l’espace facebook de Sofiane Djilali, ancien président de Jil Jadid, le texte mérite d’être lu non comme une simple réaction à l’actualité brûlante autour de l’Iran, mais comme une tentative de pensée sur l’époque. Sous l’apparence d’uncommentaire géopolitique, il avance en réalité une thèse plus large, plus profonde, presque doctrinale. L’auteur y décrit un basculement de structure. Selon lui, le conflit en cours autour de l’Iran «semble marquer un tournant dans la manière dont le monde fonctionne».
Cette phrase donne le ton.
Il ne s’agit plus seulement d’une guerre, d’une tension régionale ou d’une crise énergétique. Il s’agit d’un révélateur historique.
L’idée que développe Sofiane Djilali est forte, limpide et d’une réelle portée pédagogique. Ce qui se joue «dépasse désormais le cadre d’une crise régionale». Pourquoi ? Parce que la guerre iranienne, telle qu’il la lit, concentre en elle plusieurs dimensions du nouvel âge stratégique.
Il y a «la simultanéité des fronts», il y a «les effets économiques globaux», il y a «les médiations multiples», il y a encore «les contraintes énergétiques». En quelques lignes, l’auteur condense le nouveau paysage du monde. Plus aucune crise majeure ne reste locale. Plus aucune puissance ne peut prétendre la régler seule. Plus aucun centre ne décide sans rencontrer de limites.
C’est là que surgit la proposition centrale du texte. Pour Sofiane Djilali, «aucun acteur, quelle que soit sa puissance, n’est plus en mesure d’imposer seul une solution durable».
Toute la démonstration tient dans cette formule. Le monde, dit-il en substance, n’obéit plus à la vieille logique de la domination unilatérale. Il entre dans un système où la force existe encore, où les puissances demeurent rivales, mais où aucune n’est assez souveraine pour imposer définitivement son ordre.
Ce que la crise met à nu, ce n’est pas seulement un affrontement. C’est «l’épuisement des logiques de domination unilatérale» et l’apparition d’«un système international fondé non plus sur une hiérarchie stable, mais sur des équilibres instables et dorénavant négociés en permanence».
Cette idée, Sofiane Djilali la replace dans une profondeur historique utile. Pendant longtemps, écrit-il, le système international a fonctionné selon «une forme de hiérarchie implicite». Il y avait un centre, un pôle principal, un arbitre réel ou supposé. La Grande-Bretagne d’abord, puis les États-Unis après 1945, plus encore après 1991, ont incarné cette architecture verticale du monde.
En rappelant cela, l’auteur ne se contente pas d’aligner des repères historiques. Il montre que la stabilité internationale fut longtemps liée à l’existence d’un centre de gravité capable d’imposer, d’arbitrer ou de contenir. Or ce modèle «semble progressivement s’éroder». Le verbe est important. Il dit l’usure plus que la chute. Il suggère un affaissement lent, continu, profond.
Dès lors, le texte change d’échelle. Il ne parle plus seulement d’un affaiblissement relatif des États-Unis. Il parle d’un changement de configuration. «Nous entrons dans une configuration différente», affirme Sofiane Djilali. Non pas une «démocratie des nations» au sens idéaliste ou institutionnel, mais «un système d’équilibres multiples», dans lequel «plusieurs pôles de puissance coexistent sans qu’aucun ne puisse imposer durablement et définitivement sa volonté aux autres».
La formule est capitale. Elle dit que le monde nouveau n’est pas plus juste par nature. Il est simplement moins centré. Les États-Unis restent une puissance décisive, la Chine avance comme pôle économique et stratégique majeur, la Russie garde une capacité de nuisance, de pression et d’influence, tandis que d’autres acteurs régionaux prennent une épaisseur nouvelle. Nous sommes donc, écrit-il, devant «l’émergence d’une multipolarité active, instable, et potentiellement conflictuelle».
Le texte est d’autant plus convaincant qu’il oppose avec clarté deux logiques. Dans «un système hiérarchique», rappelle l’auteur, «la stabilité repose sur un centre de gravité». Dans «un système d’équilibres», au contraire, «elle repose sur des tensions réciproques». Cette distinction donne toute sa cohérence à la réflexion. Dans l’ancien monde, un centre finissait par trancher.
Dans le nouveau, personne ne tranche vraiment, chacun bloque un peu, chacun résiste à l’autre, chacun limite l’autre. Les conséquences sont considérables. «Les crises ne sont plus arbitrées rapidement par un acteur dominant», «les conflits deviennent plus longs, plus diffus, plus difficiles à conclure» et «les compromis ne sont plus imposés, mais négociés en permanence». Tout cela résume le climat stratégique contemporain. Il n’y a plus de verticalité claire. Il y a une horizontalité heurtée, inconfortable, épuisante.
Mais Sofiane Djilali prend soin d’écarter toute lecture angélique de ce basculement. Ce monde d’équilibres n’est pas le monde de la paix automatique. Il peut même être plus dangereux dans sa lenteur, ses ambiguïtés et ses zones grises. «Ce nouvel équilibre n’est pas nécessairement plus pacifique.
Il est souvent plus complexe.» La phrase est juste. Sans «arbitre central», les tensions s’installent, les malentendus prolifèrent, les crises locales se mondialisent plus vite, et l’instabilité devient presque une condition structurelle du système. Pourtant, l’auteur note aussi le revers de cette fragilité. Aucun acteur «ne peut aller jusqu’au bout de ses ambitions sans rencontrer des résistances fortes». Voilà pourquoi «la puissance devient relative, distribuée, contrainte». Le monde n’est plus dominé. Il est empêché. Et cet empêchement réciproque devient paradoxalement le nouveau principe de régulation.
La conclusion du texte concentre toute sa force. Sofiane Djilali ne décrit pas l’entrée dans un chaos absolu. Il décrit l’avènement «d’un autre type d’ordre», «moins visible, plus négocié, plus fragile aussi». Ce nouvel ordre ne repose plus sur la majesté d’un centre, mais sur la lucidité forcée des acteurs. La stabilité, écrit-il, viendra de «la capacité des acteurs à reconnaître qu’ils ne peuvent pas tout contrôler».
Ainsi, la question du temps n’est plus «qui commande», mais «comment coexister sans basculer». C’est une très belle formule de clôture, et sans doute la clé de tout le texte. Elle dit que le tournant de notre époque n’est peut-être pas seulement militaire ou économique.
Il est plus profond. Il touche à la nature même de l’ordre mondial. Nous quittons silencieusement un monde de hiérarchie assumée pour entrer dans un monde d’équilibres contraints.
S. Méhalla
