Il existe des moments où l’Histoire cesse d’écrire avec de l’encre et commence à graver au burin. Des instants où les discours tonitruants, les promesses martiales et les proclamations impériales viennent se fracasser contre le granit du réel.
Le dernier accord conclu avec l’Iran appartient à cette catégorie de naufrages dont les vainqueurs autoproclamés ressortent trempés jusqu’aux os.
Pendant des mois, Washington avait distribué les menaces comme un monarque distribue les anathèmes. On allait renverser les mollahs.
On allait arracher l’uranium enrichi des mains iraniennes.
On allait soulever les foules contre leurs dirigeants.
On allait remodeler le Moyen-Orient selon les plans dessinés dans les bureaux climatisés des stratèges de l’Empire.
On allait rendre au détroit d’Ormuz sa liberté prétendument confisquée.
On allait.
Ce futur arrogant, gonflé d’assurance et de suffisance, s’est finalement écrasé sur le mur de la réalité.
Le monde a assisté à un spectacle dont les dramaturges grecs eux-mêmes auraient apprécié la cruauté. Celui qui promettait l’humiliation de Téhéran s’est retrouvé à négocier avec lui. Celui qui jurait de dicter les termes de la paix s’est assis pour en discuter les conditions. Celui qui annonçait la soumission de son adversaire a découvert que les peuples ne se plient pas toujours à la géométrie des états-majors.
Donald Trump s’était présenté comme le croupier suprême du casino géopolitique. Chaque crise devenait une table de jeux. Chaque menace une mise supplémentaire. Chaque ultimatum une démonstration de virilité politique. Convaincu que la puissance américaine suffisait à transformer ses désirs en réalité, il a confondu le bruit avec l’autorité, le spectacle avec la stratégie et la posture avec la puissance.
Puis les cartes furent retournées.
L’image restera. Un Président venu promettre la foudre repartant avec un compromis. Un chef d’État annonçant une démonstration de force et récoltant une démonstration de limites. Un empire qui prétendait remodeler le monde découvrant qu’il peine déjà à remodeler ses propres illusions.
Et quel décor pour cette scène de renoncement ? !
Versailles.
Le palais des grandeurs, des ambitions et des fastes. Le théâtre où tant de souverains rêvèrent d’éternité. Ironie délicieuse des circonstances. Là où certains espéraient contempler l’abaissement de l’Iran, c’est la fatigue stratégique de l’Occident qui est apparue sous les ors et les miroirs.
Pendant ce temps, les commentateurs professionnels de l’indignation occupaient les plateaux avec l’enthousiasme des figurants persuadés d’être les héros de la pièce. Ils s’enivraient de commentaires, d’effets de manche et de prophéties instantanées. Le réel poursuivait son chemin sans leur demander la permission.
Car la vérité est brutale.
L’Iran n’a pas été renversé.
L’Iran n’a pas été désarmé.
L’Iran n’a pas été isolé.
L’Iran n’a pas été domestiqué.
Pis, pour les architectes de cette croisade manquée, il émerge aujourd’hui avec une centralité stratégique accrue. Son influence demeure. Sa capacité de nuisance demeure. Son poids diplomatique s’élargit. Son statut régional s’est consolidé précisément parce que ceux qui voulaient le réduire ont fini par reconnaître qu’ils ne pouvaient l’écarter.
Voilà donc le bilan.
Une expédition rhétorique présentée comme une épopée et achevée comme une transaction.
Une démonstration de puissance convertie en exercice de limitation des dégâts.
Une croisade annoncée comme historique devenue un cours accéléré sur les frontières de la domination.
Les empires ne s’effondrent pas toujours sous les coups de leurs ennemis. Ils s’usent souvent dans la contemplation narcissique de leur propre reflet. Ils finissent par croire que leurs proclamations valent des victoires, que leurs désirs valent des réalités et que leurs certitudes valent des faits.
Puis arrive l’instant du verdict.
Et lorsque les trompettes se taisent, lorsque les drapeaux cessent de flotter dans les discours et que la poussière retombe enfin sur le champ des illusions, il ne subsiste qu’une vérité nue, glaciale et impitoyable.
Celui qui promettait la capitulation de l’autre a fini par signer la sienne.
S. Méhalla
