Il faut admirer cette époque. Elle est capable de verser des torrents de larmes pour une caricature jugée déplacée lorsqu’elle touche un homme connu, puis de se transformer en professeur de liberté d’expression dès qu’il s’agit de piétiner les convictions de plus de un milliard de musulmans.
Quand Didier Deschamps est représenté avec l’urne funéraire de sa mère, les gardiens de la morale surgissent de partout. On parle d’abjection, de cruauté, d’indécence. La République s’habille de noir, les consciences s’éveillent, les éditorialistes découvrent soudain que la souffrance humaine est sacrée.
Puis arrive le Prophète de l’Islam.
Et là, miracle.
La souffrance cesse d’être sacrée. Elle devient une simple susceptibilité orientale, un détail exotique, une émotion de seconde catégorie. Les mêmes procureurs de la décence se métamorphosent en croisés de la liberté absolue. Les larmes des uns seraient de l’humanisme, celles des autres du communautarisme.
Quelle extraordinaire acrobatie morale!
Il existe donc des douleurs nobles et des douleurs de banlieue.
Des morts qui imposent le respect et des croyances qui méritent la dérision.
Une indignation de première classe et une autre condamnée à voyager dans le wagon à bagages.
Et l’on ose encore donner des leçons d’universalisme.
Si la souffrance est respectable, elle l’est pour tous.
Si l’offense est condamnable, elle l’est pour tous. Sinon, il faut avoir le courage de l’avouer.
Nous ne sommes plus devant des principes universels, mais devant un marché de l’empathie où le prix de la dignité varie selon l’identité de la victime.
Voilà le scandale.
Cette morale sélective finit par prendre le visage d’un préjugé culturel, parfois même racial. Il faut bien appeler les choses par leur nom. Lorsque certaines sensibilités sont sanctifiées tandis que d’autres sont systématiquement relativisées, le message envoyé est limpide. Il y aurait des citoyens dont la blessure mérite la compassion nationale et d’autres dont la douleur est réputée supportable, presque légitime.
Une hiérarchie des peines.
Une citoyenneté émotionnelle à deux vitesses.
Et après cela, on s’étonne de voir grandir le sentiment d’injustice.
Le plus ironique est que ceux qui crient au racisme lorsqu’une communauté est stigmatisée refusent obstinément de voir les mécanismes d’exclusion lorsqu’ils frappent les musulmans. Comme si l’égalité s’arrêtait aux portes de certaines croyances.
L’universel, le vrai, ne choisit pas ses victimes.
Sinon, ce n’est plus de la liberté d’expression. C’est un privilège d’expression.
Et ce n’est plus de l’humanisme.
C’est une préférence. Une préférence qui distribue le respect selon la tête du client.
S. Méhalla
