Le monde a entrouvert une porte dangereuse. À force de tolérer que certains États invoquent la sécurité nationale pour frapper, occuper, annexer, bombarder et redessiner les lignes rouges à leur convenance, le droit international est devenu une relique que l’on cite dans les conférences et que l’on piétine sur le terrain.
L’entité sioniste en a fait une méthode. Elle frappe. Justifie. Recommence. Les chancelleries s’indignent, les plateaux piaillent, les communiqués s’empilent, puis tout rentre dans l’impuissance organisée.
Mais un précédent n’appartient jamais éternellement à celui qui l’installe. Lorsqu’une puissance impose l’idée que la sécurité nationale permet de neutraliser une menace au-delà des formes classiques du droit, elle ne crée pas seulement une exception pour elle-même. Elle fabrique une doctrine disponible pour tous. Elle écrit, sans le vouloir, un manuel que d’autres États liront avec attention.
C’est ici que le Makhzen devrait cesser de jouer au plus malin.
Car la menace marocaine contre l’Algérie ne se résume pas aux communiqués venimeux, aux gesticulations diplomatiques, aux alliances de circonstance, aux intrigues de palais et aux rêves pathétiques d’encerclement. Il y a plus grave, plus sale, plus profond : le Makhzen est devenu, aux portes de l’Algérie, l’ombre portée d’une économie de stupéfiants qui empoisonne les frontières, fragilise les sociétés et vise la jeunesse comme on vise un avenir. Quand un système politique laisse prospérer, couvre ou instrumentalise un tel poison, il ne relève plus seulement de la rivalité régionale. Il devient une menace de sécurité nationale.
On parle ici d’une guerre sans uniforme. Une guerre lente. Une guerre gluante. Une guerre qui ne dit pas son nom, parce qu’elle avance dans les ballots, les réseaux, les complicités, les passages nocturnes, les trafics et les mafias. Une guerre qui ne détruit pas seulement les postes-frontières, mais les familles. Qui ne vise pas seulement les institutions, mais les nerfs d’une nation. Qui ne tue pas toujours par le feu, mais par l’addiction, la déchéance, la corruption, la criminalité et le pourrissement social.
Les États-Unis ont envahi des pays, détruit des régimes, imposé des blocus, militarisé des régions entières et prétendu renverser des gouvernements au nom de la lutte contre la drogue, contre le terrorisme ou contre une menace supposée à leur sécurité. On a vu Washington transformer des soupçons en doctrine, des intérêts en croisades, des prétextes en bombardements. Et l’on voudrait que l’Algérie, face à une menace réelle, frontalière, permanente, documentée par l’expérience quotidienne de ses services, se contente éternellement de protester avec élégance ?
Que le Makhzen ne se trompe pas de siècle. L’Algérie n’est pas une nation que l’on enfume avec des sourires diplomatiques pendant que l’on laisse passer le poison par les interstices. Elle n’est pas une proie régionale que l’on fatigue à coups de provocations. Elle n’est pas un pays dont on teste indéfiniment les seuils de patience. Elle est un État dur, ancien dans sa douleur, jeune dans sa vigilance, forgé par la guerre de libération et instruit par toutes les trahisons de l’histoire, marocaine notamment.
La patience algérienne n’est pas une mollesse. C’est une discipline stratégique. C’est le calme du fauve qui n’a pas besoin de bondir à chaque bruit, parce qu’il sait exactement quand le bruit devient menace. Alger observe.
Alger compte.
Alger archive.
Alger distingue la maladresse de l’hostilité, l’incident de la méthode, la provocation de la stratégie.
Et lorsque la sécurité nationale est touchée, lorsque la jeunesse est visée, lorsque les frontières deviennent les égouts d’un système voisin qui exporte ses poisons comme d’autres exportent leurs marchandises, alors le langage change. Il ne s’agit plus de susceptibilité diplomatique. Il s’agit de survie morale, sanitaire, sociale et stratégique.
Le Makhzen devrait donc se calmer. Vite. Non par courtoisie envers l’Algérie, mais par instinct de conservation. Les parrains lointains ne meurent jamais à la place de leurs protégés. Les capitales qui encouragent en coulisses disparaissent toujours au moment de payer la facture. Les alliances opportunistes se renégocient. La géographie, elle, ne se renégocie pas. On peut acheter des soutiens, pas déplacer les frontières. On peut séduire des chancelleries, pas effacer un voisin puissant, souverain et vigilant.
Le précédent sioniste enseigne une chose terrible : dans un monde où le droit est humilié, les États qui se sentent menacés finissent par parler le langage que les puissants ont banalisé. Le Makhzen serait bien inspiré de méditer cette leçon avant de pousser plus loin ses crimes. Car l’Algérie n’a pas vocation à subir éternellement les poisons, les intrigues et les menaces venues de l’Ouest.
Elle ne cherche pas l’escalade. Elle n’en a pas besoin. Mais elle ne tolérera pas que sa jeunesse devienne le champ d’expérimentation d’une monarchie qui joue avec le feu, le haschich et les illusions.
Que Rabat entende : on ne provoque pas impunément une nation qui a bâti son identité sur le refus de plier. L’Algérie ne demande pas au Makhzen de l’aimer. Elle lui ordonne presque, par la seule gravité de l’histoire, de se tenir tranquille.
S. Méhalla
