Par Mihoubi Mustapha Kamel
« Conférence présentée dans le cadre de la rencontre d’experts, le 20 décembre 2025 portant le thème tracer ensemble une trajectoire vers une pratique bas-carbone pour le secteur BTPH »
Face à la persistance du stress hydrique causé par les conséquences du changement climatique et par l’accumulation des gaz à effet de serre (GES), l’Algérie est confrontée à un double défi environnemental. Cela menace sa sécurité hydrique et son développement économique durable. Le pays s’est engagé à diminuer ses émissions de GES de 7 % à 22 % d’ici 2030, en ratifiant l’Accord de Paris en octobre 2016 et en soumettant sa contribution déterminée au niveau national. Il s’est donc engagé dans une voie de transition énergétique et de résilience climatique. Sachant que les émissions globales de carbone (CO2) dues à la combustion représentent près de 32 % pour l’ensemble du secteur du bâtiment.
Dans ce contexte, l’élaboration d’une stratégie bas-carbone pour le secteur du bâtiment, des travaux publics et de l’hydraulique (BTPH) d’ici 2040 s’impose comme une nécessité impérieuse. Ceci est d’autant plus pertinent que ce secteur se trouve à l’interface critique entre la consommation des ressources hydriques et les émissions de carbone. Cette stratégie, qui doit être conforme au Plan National Climat adopté par le ministère de l’Environnement en 2022, requiert une approche systémique et innovante capable d’optimiser simultanément l’empreinte carbone et hydrique sans générer de transferts d’impacts entre ces deux dimensions environnementales.
Un secteur au cœur de la crise climatique
Le secteur BTPH contribue de manière significative aux émissions mondiales de dioxyde de carbone (CO₂), notamment en raison des émissions indirectes imputables à la fabrication des matériaux à un taux de 27 % du total. Il convient de souligner qu’entre 1990 et 2024, les émissions de dioxyde de carbone (CO₂) du secteur BTPH ont augmenté de 79 %, passant de 7,0 à 12,5 gigatonnes par an. Par ailleurs, une augmentation de 83 % des prélèvements d’eau a été observée pour la même période, suscitée.
Les projections concernant la neutralité carbone d’ici 2050 tablent sur une réduction de 99 % des émissions de dioxyde de carbone (CO₂), tout en prévoyant une augmentation continue de 22 % des prélèvements d’eau entre 2024 et 2050.
Ces émissions indirectes proviennent essentiellement de six sources principales : la production de ciment, qui génère d’importantes émissions de CO₂ lors du processus de fabrication ; la production d’acier, particulièrement énergivore ; la production d’aluminium, qui nécessite des quantités considérables d’énergie ; la production de verre, qui requiert une importante quantité d’énergie ; le transport des matériaux de construction, qui contribue significativement aux émissions indirectes ; et enfin la fabrication d’isolants thermiques et acoustiques.
Le paradoxe carbone-eau : résoudre un problème en créant un autre
Cependant, dénouer le problème du carbone conduit à un paradoxe : eau-carbone, ce qui amène à poser la question suivante : comment concevoir des projets BTPH en optimisant à la fois les deux empreintes carbone et hydrique, sans transfert d’impact ? C’est-à-dire que les solutions mises en œuvre visant à réduire l’empreinte carbone conduisent à une consommation d’eau, et inversement.
Le concept d’interdépendance eau-énergie-carbone, illustré par le nexus environnemental, démontre que toute action sur un élément affecte inévitablement les autres. Pour produire de l’électricité, il faut de l’eau pour le refroidissement, ce qui génère des émissions de CO₂. Pour pomper de l’eau, il faut de l’énergie, ce qui entraîne des émissions de CO₂. Le changement climatique, alimenté par les émissions de CO₂, modifie quant à lui la disponibilité de l’eau et l’énergie nécessaires pour la mobiliser.
Cette interdépendance complexe nécessite une approche holistique, prenant en compte simultanément ces trois dimensions. Les défis environnementaux partagés du secteur BTPH se situent à l’intersection de trois cercles : l’empreinte carbone avec ses émissions de gaz à effet de serre, la gestion durable de l’eau avec une utilisation responsable des ressources hydriques, et au centre, les pratiques durables intégrées qui permettent de résoudre un problème environnemental sans en créer un autre.
Des défis environnementaux partagés dans le secteur BTPH: Des chiffres qui donnent à réfléchir
Pour le secteur du BTPH, l’unité privilégiée de l’empreinte carbone est le kilogramme de CO₂ équivalent par mètre carré, conformément aux normes de bâtiments ISO 16745, utilisant le potentiel de réchauffement climatique PRG, la norme ISO 52000 relative aux performances énergétiques et la norme ISO 15392 sur les principes généraux de développement durable. Au niveau territorial, on utilise les tonnes de CO₂ équivalent par habitant ou les mégatonnes pour les bilans carbone des villes.
Les ordres de grandeur des émissions varient considérablement selon les matériaux. Le ciment Portland (95-100 % de clinker) émet 900 kg de CO₂eq par tonne. Le béton armé C25/30 génère 350 kg/m³, tandis que le béton LC3 (Limestone Calcined Clay Cement) descend à 245 kg/m³ et le béton géopolymère à seulement 60 kg/m³. L’acier neuf produit 1 900 kg/tonne, mais l’acier recyclé réduit drastiquement ce chiffre à 400 kg/tonne. L’asphalte/enrobé bitumineux se situe à 20 kg/tonne, et le PVC des menuiseries à 2,5 kg/tonne.
Pour l’empreinte hydrique, les variations sont tout aussi significatives. Le ciment Portland consomme 37 300 litres d’eau par tonne (principalement de l’eau grise pour la dépollution). Le béton C25/30 nécessite 12 180 litres par mètre cube. L’acier neuf demande 250 litres par kilogramme. Les matériaux biosourcés présentent des profils différents : le bois résineux totalise 7 610 litres par mètre cube (dont 7 500 litres d’eau verte), le bois lamellé-croisé (CLT) 7 665 litres/m³, et le chanvre 9 250 litres/m³. Le PVC atteint 900 litres par kilogramme.
Deux méthodologies rigoureuses pour mesurer l’impact
Pour aborder cette double contrainte, l’approche repose sur des méthodologies normalisées. Concernant l’empreinte carbone, c’est la norme ISO 14067 pour la quantification au niveau produit (bâtiment, matériau).Pour l’empreinte hydrique, la méthodologie s’appuie sur le Water Footprint Network (WFN), qui calcule le volume total d’eau douce utilisée de manière directe ou indirecte, ainsi que sur l’ISO 14046 de 2014, une métrique quantifiant les impacts environnementaux potentiels liés à l’eau.
Dans l’empreinte eau, le concept des trois couleurs d’eau est intégré et permet de catégoriser la consommation : l’eau bleue correspond aux prélèvements d’eau de surface et souterraine ; l’eau verte concerne l’eau de pluie évapotranspirée (matériaux biosourcés) ; et l’eau grise représente le volume d’eau douce nécessaire pour diluer les polluants afin que la qualité de l’eau corresponde aux normes en vigueur.
Par contre, il est important de mentionner qu’il existe une différence cruciale entre l’empreinte carbone et l’empreinte hydrique. C’est que l’empreinte carbone constitue un impact global, se propage dans l’atmosphère, son déplacement est traduit par les GES, et son délai est long. En ce qui concerne l’empreinte hydrique, il s’agit d’un impact régional voire local (bassin versant), où l’eau est localisée dans sa région et le stress est saisonnier (été/hiver). Le contexte dépend d’un indice de stress hydrique local (WSI).
Pour évaluer et comparer les projets bas-carbone, il est intéressant de développer une approche basée sur un indice de performance intégré qui représente le ratio entre l’empreinte CO₂ et l’empreinte H₂O. Un ratio élevé indique une forte intensité carbone par unité d’eau consommée, tandis qu’un ratio faible signale une faible intensité carbone par eau. Prenons deux bâtiments comparables : une construction A qui affiche 1200 kg/m² de CO₂ et 3 m³/m² d’eau, soit un ratio de 400 kg/m³. Une deuxième construction B présente 600 kg/m² de CO₂ et 2 m³/m² d’eau, soit un ratio de 300 kg/m³. On peut conclure que la construction B est donc plus efficace, émettant moins de CO₂ par unité d’eau consommée.
Pour affiner l’analyse, on prend l’indice de stress hydrique (WSI), ou indice de déplétion (WTA), qui mesure le rapport entre les prélèvements totaux d’eau douce et les ressources renouvelables disponibles. Les seuils d’interprétation permettent d’adapter la stratégie : en dessous de 20 %, l’exploitation est durable avec un stress hydrique faible (pondérations α=0,7 pour le CO₂ et β=0,3 pour l’eau, priorité donnée au carbone) ; entre 20 et 40 %, le stress hydrique est modéré (α=0,5 et β=0,5, équilibre) ; au-delà de 40 %, on entre en zone de risque de surexploitation avec un stress sévère (α=0,3 et β=0,7, priorité donnée à l’eau). Les pondérations permettront de calculer le score pour chaque cas et de faire un choix éclairé en fonction du contexte local et des priorités des ouvrages, tout en évitant le transfert d’impact.
Le Gisement du Recyclage : Un Potentiel Considérable Largement Sous-Exploité en Algérie.
Au centre de la stratégie de double performance pour l’Algérie, il y a le recyclage des matériaux des anciens chantiers. Ce levier n’est pas une alternative, mais la clé de la transformation du BTPH algérien. Le pays produit chaque année des millions de tonnes de déchets de construction et de démolition, un gisement énorme aujourd’hui sous-exploité. Le parc immobilier ancien, notamment dans les grandes villes (Alger, Oran, Constantine, Annaba ……), constitue un gisement important de matériaux récupérables lors des opérations de réhabilitation ou de démolition qui se multiplient.
Les gains du recyclage sur la double performance carbone-eau sont remarquables et confirmés. Pour le béton recyclé, l’emploi de granulats issus de déconstruction permet d’économiser jusqu’à 60 % de CO₂ par rapport au béton classique et de réduire la consommation d’eau lors de la fabrication de 20 à 30 %. Le recyclage de l’acier est encore plus performant. L’acier neuf issu du minerai émet 1 900 kg de CO₂ par tonne et consomme 250 litres d’eau par kilo. L’acier recyclé, fabriqué principalement par fusion de ferrailles dans des fours électriques, réduit ces impacts à 400 kg de CO₂ par tonne et environ 150 litres d’eau par kilogramme. C’est 79 % de carbone en moins et 40 % d’eau en moins. Au-delà des aspects purement environnementaux, le développement d’une filière de recyclage des matériaux de construction en Algérie présente des avantages économiques substantiels.
En Algérie, avec une industrie sidérurgique et des démolitions qui produisent des quantités considérables de ferrailles, ce potentiel est considérable.La baisse des coûts des matériaux est susceptible de se situer entre 15 % et 25 % pour les granulats recyclés, comparés aux granulats naturels, une fois que les filières seront industrialisées et que les économies d’échelle seront effectives. Il est estimé que ce secteur d’activité pourrait potentiellement créer entre 1 200 et 2 000 emplois directs par an d’ici 2030, englobant des professions qualifiées allant du diagnostic préalable à la démolition au tri et au traitement des matériaux, sans omettre la logistique et le contrôle qualité.
Une trajectoire de transformation ambitieuse : 2026-2040
Pour parvenir à ces objectifs de construction durable, il est impératif de prévoir une feuille de route articulée en trois phases progressives : Une phase de conformité (2026-2029) vise à 1100 kg/m² de CO₂ et 330 litres/m²/an d’eau dans les matériaux des projets BTPH puis passer à une phase d’optimisation (2029-2034) cible 750 kg/m² de CO₂ et 220 litres/m²/an d’eau. Enfin, atteindre une phase d’excellence (2034-2040) ambitionne 500 kg/m² de CO₂ et 150 litres/m²/an d’eau.
Ces objectifs impliquent une réduction spectaculaire de 64 % pour l’empreinte carbone et de 64 % pour l’empreinte hydrique entre 2026 et 2040. Cette trajectoire n’est pas utopique : elle s’appuie sur des technologies et pratiques déjà disponibles ou en développement avancé, qui seront soutenues par des leviers visant la double performance.
Il y a lieu de rappeler que l’interdépendance eau-carbone s’aligne sur les ODD des Nations Unies. Plusieurs ODD sont concernés. L’ODD 6 (Eau propre) influence directement la gestion de l’eau. L’ODD 7 (Énergie propre) a un impact direct sur les émissions et la consommation d’eau. L’ODD 13 (Action climatique) est au centre de la question. D’autres ODD ont un impact indirect mais important. L’ODD 11 (Villes durables) profite des pratiques intégrées du BTP. L’ODD 12 (Consommation responsable) est lié aux choix des matériaux et au recyclage. L’importance de chaque ODD dépend du contexte et des priorités locales. La réduction des coûts de matériaux peut être de 15 % à 25 % pour les granulats recyclés par rapport aux granulats naturels, une fois les filières industrialisées et les économies d’échelle réalisées. Cette filière pourrait créer 5 000 à 8 000 emplois directs d’ici 2030, dans des métiers qualifiés, du diagnostic avant démolition au tri et au traitement des matériaux, en passant par la logistique et le contrôle qualité.
Une gouvernance structurée et un observatoire national
La mise en œuvre de cette stratégie nécessite une gouvernance structurée à plusieurs niveaux : au niveau stratégique, il s’agit de mettre en place un comité stratégique national, un groupe d’experts pour définir les orientations à l’observatoire National de l’Environnement et du Développement Durable (ONEDD)qui aura le rôle d’assurer cette mission, épaulée par trois pôles. Le Pôle 1 (Mesure & Suivi) se charge de développer et suivre les indicateurs de performance. Le Pôle 2 (Pilotage & Appui) apporte un accompagnement technique aux acteurs du secteur. Le Pôle 3 (Innovation & Diffusion) se concentre sur la recherche, le développement et la formation.
Les acteurs clés de cette double performance incluent l’État et les collectivités locales au niveau réglementaire, les maîtres d’ouvrage, les entreprises BTPH qui réalisent, et la recherche et la formation qui innovent, forment et diffusent les bonnes pratiques.
À ce titre, les formations initiales des grandes écoles et universités doivent être intégrées dans des cursus adaptés qui incorporent dans les programmes de formation l’approche cycle de vie (ACV), les matériaux à faible impact, la conception bioclimatique, le BIM numérique, l’économie circulaire, les systèmes énergétiques performants et des projets intégrés professionnalisants. Cette refonte des programmes garantira que les futurs professionnels seront armés pour relever les défis de la double performance.
Les formations continues s’adressent aux professionnels en poste : architectes, ingénieurs, conducteurs de travaux et techniciens. Deux niveaux sont proposés : le niveau 2 (opérationnel) pour l’application pratique des principes et le niveau 3 (experts) pour l’accompagnement de projets complexes et l’innovation.
L’innovation se concentre sur plusieurs axes prometteurs : les bétons ultra-bas-carbone, les bétons biosourcés (chanvre-chaux), le béton carbonaté recyclé, les matériaux biosourcés innovants (mycélium, algues), le bois modifié haute performance et l’impression 3D avec des matériaux durables.
Il faudra prévoir des campagnes de sensibilisation et de vulgarisation de projets pilotes au grand public, qui constituent le troisième volet de la stratégie après la formation initiale des ingénieurs et la formation continue des professionnels en exercice.
On peut dire que l’interdépendance carbone-eau, loin d’être une fatalité, est une opportunité pour l’Algérie de développer un modèle de développement résilient, sobre et responsable. Les technologies sont là, les ressources sont là, les compétences sont là. Il ne manque que la volonté commune et la mobilisation de tous pour faire de cette vision une réalité.
Prof. Mihoubi Mustapha Kamel,
Enseignant-chercheur, ENSH-Blida
E-mail : mihkam@ensh.dz
