Les empires vieillissants ont cette faculté comique que l’on sous-estime trop souvent. Ils annoncent les enterrements avant d’avoir vu les cadavres. Ils décrètent la fin des peuples comme d’autres commandent un café. Ils parlent. Ils tonnent. Ils paradent. Puis le réel, ce mauvais coucheur, vient leur postillonner au visage.
Ainsi l’Amérique de Trump nous offrait son grand numéro. L’Iran, disait-elle, n’avait plus de marine, plus d’aviation, plus de commandement, plus d’économie, presque plus de respiration. À l’entendre, Téhéran n’était plus un État, mais une berizina administrative attendant l’huissier de Washington. L
e problème, c’est que le prétendu mourant et les «cadavres» iraniens ont répondu le même jour avec des missiles, des drones, un aéroport paralysé, des négociations fracassées et cette arrogance de banquise des peuples qu’on enterre trop vite.
Voilà l’ironie.
L’Empire récitait l’avis de décès.
Le «mort» se remettait de sa fatigue posthume.
Le malheur américain tient peut-être à cette vieille maladie des puissances boursouflées.
Elles confondent leur vocabulaire avec le monde.
Elles croient qu’un ennemi déclaré faible devient faible par décret.
Elles s’imaginent qu’un brouet idéologique présidentiel suffit à désarmer une nation, comme jadis on excommuniait un royaume depuis un balcon.
Mais l’histoire a de moins en moins de respect pour les balcons de béton galeux.
L’Iran n’a pas besoin d’être plus fort que l’Amérique. Il lui suffit de devenir trop cher à briser. C’est la leçon nord-coréenne, cette gifle stratégique que Washington feint de ne pas comprendre depuis 30 ans. Pyongyang n’a pas vaincu l’Amérique. Elle l’a rendue prudente. Et dans la bouche d’un empire, la prudence est déjà une mise au pilori pomponnée.
Téhéran semble avoir retenu la formule.
Un seuil nucléaire comme assurance-vie. Ormuz comme couteau posé sur la gorge énergétique du monde. Des drones bon marché pour épuiser des défenses hors de prix. Pékin et Moscou comme arrière-cour stratégique. Le yuan comme petite pelle creusant doucement la tombe du pétrodollar.
Rien de spectaculaire, mais tout est corrosif.
Rien d’impérial, mais tout est fielleux.
Washington voulait empêcher l’Iran de désirer l’arme absolue. Il lui a offert la meilleure raison d’y penser sérieusement. L’Irak désarmé fut envahi.
La Libye repentante fut démantelée.
L’Iran négociateur fut frappé.
Quelle morale tirer de ce musée des crédulités punies, sinon que la confiance en l’Occident ressemble parfois à une élégante invitation au suicide?!
Quant au chiffon vert, ce sceptre liquide de l’Empire, il paie désormais le prix de sa propre brutalité. À force de geler, sanctionner, exclure, confisquer, Washington a transformé sa monnaie en matraque. Les nations regardent, prennent note, puis cherchent des issues de secours. Le dollar voulait régner par nécessité. Il risque de devenir une habitude que l’on désapprend.
Reste Ormuz, nom bref et tranchant.
Là, l’Empire découvre que ses porte-avions ne suffisent pas toujours à rassurer les assureurs, les marchés, les alliés et les pétromonarchies. Un détroit peut parfois peser plus lourd qu’une flotte. Un drone à bas coût peut ridiculiser un missile à prix de palace. La guerre moderne n’est plus seulement affaire de puissance. Elle est affaire d’usure, de patience et de mauvais calculs imposés à l’adversaire.
Le plus savoureux est que les protégés de l’Amérique commencent eux-mêmes à compter les fissures du parapluie. Dans les pays du Golfe, on sourit encore à Washington, mais on regarde déjà vers Pékin. On invoque l’alliance, mais on calcule l’après. Le déclin impérial commence souvent ainsi, non par le rire de l’ennemi, mais par le silence prudent des amis.
L’Amérique peut encore frapper.
Elle peut encore détruire.
Elle peut encore éclairer la nuit avec ses bombes et donner à ses erreurs des noms de doctrines.
Mais elle ne peut plus toujours transformer la destruction en obéissance.
C’est là que réside la nouveauté. L’Empire parle encore comme un propriétaire du monde.
Le monde, lui, cherche déjà comment résilier le bail.
S. Méhalla
