Le président de la Fifa veut lever 10 milliards de dollars auprès d’investisseurs privés représentés par un membre de la famille du président américain. De quoi relancer les accusations de népotisme.
Quelques jours sans polémiques étaient déjà trop pour l’infatigable Gianni Infantino. Après une Coupe du monde de tous les excès, le quotidien britannique The Times a révélé une information choc pour le monde du football ce mardi 28 juillet.
Le président de la Fifa chercherait à vendre des parts de la Coupe du monde à des investisseurs privés. Et ces derniers seraient représentés par nul autre que Joshua Kushner : le frère de Jared Kushner, gendre de Donald Trump et homme à tout faire du président américain, et fils de Charles Kushner, ambassadeur des États-Unis en France.
La Fifa a elle-même confirmé quelques heures plus tard une grande partie des informations du Times.
« L’administration de la Fifa explore l’idée de réunir tous les droits commerciaux – la diffusion, le sponsoring, la billetterie, l’octroi de licences – avec la mise en œuvre opérationnelle de ses tournois à travers la création de la Fifa Forward Enterprise (FFE) », explique l’organisation dans un communiqué, affirmant vouloir « exploiter pleinement le potentiel des droits de diffusion et des contrats de sponsoring de la Fifa ».
Derrière les éléments de langage et les tournures alambiquées qui tentent de défendre un projet vertueux en vue de « développer le football à l’échelle mondiale », celui-ci est finalement le mieux résumé ainsi : « La Fifa invitera des tiers à réaliser des investissements minoritaires, sans pouvoir de contrôle. » L’objectif affirmé est de générer près de 10 milliards de dollars.
Un rôle omnipotent pour Gianni Infantino
Or les révélations du Times décrivent un projet encore plus mercantile que celui présenté par la Fifa. La priorité serait de maximiser toujours davantage les revenus de la Coupe du monde, véritable poule aux œufs d’or. Les idées sont déjà là : augmenter à nouveau le nombre d’équipes présentes (déjà passées de 32 à 48 en 2026) pour encore davantage de rencontres, organiser la compétition dans des lieux visant à maximiser la rentabilité commerciale, ou encore la mettre au calendrier encore plus fréquemment qu’actuellement (tous les quatre ans).
Ce projet, qui doit encore être validé par le Conseil de la Fifa, est néanmoins déjà bien avancé. L’instance explique travailler avec la banque d’affaires J.P. Morgan, mais aussi et surtout avec le fonds d’investissement Thrive Eternal.
Un nom inconnu du grand public, mais qui a donc été fondé par Joshua Kushner, une famille omniprésente au côté du président des États-Unis.
De quoi relancer les accusations de népotisme de la part du président américain et Gianni Infantino, qui n’ont cessé d’afficher leur proximité ces dernières années.
D’autant que le président de la Fifa aurait sans grande surprise un beau rôle dans cette nouvelle organisation : il en deviendrait le directeur général à la fin de son mandat à la tête de l’instance régissant le football mondial, avec un salaire estimé par certaines sources auprès du Times à… 64 millions de dollars par an. Soit dix fois ses revenus actuels.
Autre point soulevant de grandes inquiétudes, à nouveau révélé par le journal The Times ce mercredi : une lettre envoyée par Gianni Infantino aux fédérations de football nationales, leur laissant jusqu’au 19 septembre pour se prononcer en faveur du projet.
Mais avec en ligne de mire 40 millions de dollars de financements supplémentaires en cas de soutien, qui seraient débloqués dès le 1er janvier 2027. Une méthode qualifiée de « pure corruption » par des détracteurs du projet auprès du quotidien britannique.
Les nations européennes vers un boycott ?
D’où les innombrables réactions provoquées par le plan de Gianni Infantino. À commencer par l’UEFA, l’instance regroupant les fédérations européennes de football, en conflit ouvert avec la Fifa ces dernières années. « Cela franchit une ligne que les instances dirigeantes du football ne devraient jamais franchir », a affirmé l’organisation dans un communiqué.
« L’âme et la gouvernance du football ne sont pas des actifs à négocier – surtout en l’absence totale de transparence quant à ceux qui en tirent un avantage financier ». Selon le média britannique Sky News, une réunion d’urgence est prévue ce mercredi à l’UEFA, avec en question un possible boycott des futures Coupes du monde en cas de maintien de ce projet.
« Nous avons découvert à travers un communiqué de presse un projet très important sur lequel nous n’avons aucun détail. Et qui […] soulève beaucoup d’interrogations sans que les membres que nous sommes, fédérations, n’aient pu être associés », a quant à lui déploré ce mercredi Philippe Diallo, président de la FFF, interrogé sur France Inter. Même constat chez plusieurs fédérations nationales européennes, comme en Angleterre ou en Allemagne, elles aussi opposées au projet.
Les confédérations nord-américaines (Concacaf) et asiatiques (AFC), pourtant plus souvent solidaires d’Infantino, ont regretté que ce projet ait été rendu public sans aucune consultation.
Un sujet déjà très politique
Et ce sujet remonte déjà jusqu’au niveau politique. Marina Ferrari, ministre des Sports, a évoqué un « tournant majeur qui soulève de très graves interrogations sur la gouvernance et l’avenir du football mondial », dans un communiqué publié ce mercredi. « Un projet d’une telle ampleur ne peut être élaboré sans transparence ni concertation avec les fédérations nationales et les acteurs du football. La méthode est aussi préoccupante que le fond. »
L’Union européenne a également réagi, par l’intermédiaire du commissaire européen aux Sports : « La commercialisation effrénée du football a pris une tournure néfaste. Elle menace les éléments mêmes qui ont fait du football le sport le plus populaire au monde », a déclaré le dirigeant maltais Glenn Micallef. « Pas touche à notre sport », a-t-il mis en garde dans une publication sur X.
Le nouveau Premier ministre britannique, Andy Burnham, a aussi exprimé son opposition à ce projet. « Le football n’appartient pas aux investisseurs. […] La Coupe du monde n’est pas un produit. C’est la plus grande compétition du sport mondial, et elle n’a jamais appartenu à qui que ce soit pour être vendue », a-t-il écrit sur X. Des paroles qui nécessitent désormais des actes.
R.C
