Par Mustapha Kamel Mihoubi
Dans un contexte de changement climatique et de raréfaction accélérée des ressources en eau, l’Algérie fait face à l’un des défis les plus critiques de son histoire moderne. Avec une disponibilité annuelle de 287 m³ d’eau seulement, le pays se situe dans une situation de « pénurie absolue » selon les standards internationaux. Entre solutions d’urgence et planification stratégique, les autorités algériennes tentent de tracer une voie vers l’autonomie hydrique à l’horizon 2040, dans un équilibre délicat entre ressources renouvelables, dessalement et exploitation des nappes fossiles.
Crise hydrique mondiale : la région MENA en première ligne
La gestion durable des ressources en eau s’impose comme l’un des défis majeurs du XXIe siècle. Sous l’effet combiné de la croissance démographique, de l’urbanisation galopante, du changement climatique et de l’intensification des activités économiques, la pression sur les ressources hydriques s’intensifie partout dans le monde, mais nulle part ailleurs autant que dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Selon le groupe de réflexion Global Commission on the Economics of Water, le tableau planétaire est alarmant. Sur les 120 000 milliards de mètres cubes de précipitations annuelles tombant sur les continents, seuls 46 000 milliards de mètres cubes d’eau bleue sont réellement accessibles. De cette quantité, entre 12 500 et 18 500 kilomètres cubes sont dédiés aux activités humaines : l’agriculture en consomme 1 600 milliards de mètres cubes par an, l’industrie 400 milliards de m³, et l’usage domestique 350 milliards de m³. Plus inquiétant encore, le dépassement mondial des ressources disponibles en eau bleue a franchi un cap significatif en 2023, avec un volume estimé entre 161 et 414 milliards de mètres cubes par an.
Selon le modèle proposé par GCEW, les projections pour 2050 sont alarmantes : ce dépassement devrait atteindre entre 501 et 754 milliards de mètres cubes annuels, alors qu’il était pratiquement nul en 1950. Cette tendance pose un problème majeur de dépassement des capacités de renouvellement naturel de la ressource.
La région MENA, qui abrite environ 6 % de la population mondiale mais ne dispose que de 1 % des ressources en eau douce renouvelables de la planète, se trouve en première ligne de cette crise. La Banque mondiale estime que, sans mesures appropriées, la crise de l’eau pourrait entraîner une réduction de 6 à 14 % du PIB régional d’ici 2050. Dans ce contexte préoccupant, l’Algérie apparaît comme un cas d’étude particulièrement révélateur des enjeux auxquels sont confrontés les pays méditerranéens et maghrébins.
L’Algérie au bord de la crise hydrique
L’Algérie traverse des épisodes de stress hydrique de plus en plus sévères qui remettent en question la sécurité hydrique nationale et menacent le développement socio-économique du pays. L’année 2021 a marqué les esprits avec un épisode de sécheresse hydrologique particulièrement intense, caractérisé par un déficit pluviométrique de 30 % à l’Ouest du pays, de 20 à 25 % au Centre, et de 10 % à l’Est. Cette situation a entraîné une baisse drastique des réserves des barrages, impactant gravement la distribution d’eau potable dans une vingtaine de wilayas, partiellement desservies par les eaux superficielles.
Face à cette urgence, les autorités ont débloqué un budget global de près de 150 milliards de dinars pour faire face à la crise. Cette enveloppe exceptionnelle a permis de financer un ensemble de solutions d’urgence : la réalisation de plus de 600 forages dans vingt wilayas, la mise en place de barges flottantes et de pompes pour le transfert d’eau entre barrages, la construction de nouvelles stations monobloc de dessalement, ainsi que des travaux de réparation des réseaux pour réduire les fuites.
Ces mesures d’urgence ont été consolidées par des décisions stratégiques prises en Conseil des Ministres en juillet 2021. Le Président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a ordonné le lancement, dans les plus brefs délais, de cinq grandes stations de dessalement d’eau de mer, chacune ayant une capacité de production de plus de 300 000 mètres cubes par jour, réparties dans l’Est, l’Ouest et le Centre du pays. Cette décision ambitieuse vise à généraliser le dessalement de l’eau de mer dans toute la région nord et à réduire significativement les taux d’allocation des eaux renouvelables, de l’eau souterraine et de surface, avant la fin de 2025. L’objectif est d’atteindre une production totale quotidienne de 3,8 millions de mètres cubes. Cette capacité devrait ensuite être augmentée de 1,5 million de mètres cubes par jour grâce au lancement de cinq autres stations de dessalement, pour atteindre une production totale de 5,3 millions de mètres cubes par jour, soit 1,9 milliard de mètres cubes par an, d’ici 2030.
Des indicateurs au rouge : un diagnostic sans appel
Une analyse multidimensionnelle du stress hydrique en Algérie, basée sur sept indicateurs internationaux, révèle une situation de crise hydrique structurelle et physique qui devrait persister sur la période 2025-2040. L’ensemble des indices confirme que le stress hydrique en Algérie est extrême, bien au-delà des seuils critiques définis par les organisations internationales.
L’indicateur de Falkenmark, qui mesure le rapport entre les ressources renouvelables et la population, oscille entre 287 et 215 mètres cubes par habitant et par an. Ce niveau correspond à la catégorie « pénurie absolue d’eau », soit six à sept fois en dessous du seuil de stress hydrique de 1 700 mètres cubes par habitant et par an, et quatre fois inférieur au seuil de pénurie de 1 000 mètres cubes par habitant et par an. Cette situation place l’Algérie parmi les pays les plus critiques au monde en termes de disponibilité hydrique.
L’indice structurel WEI (Water Exploitation Index), qui varie entre 157 % et 171 %, indique une exploitation des ressources renouvelables largement supérieure à leur capacité de renouvellement naturel. Ce niveau dépasse de trois à quatre fois le seuil critique de 40 % établi par l’Agence européenne pour l’environnement. Cette surexploitation systématique conduit inévitablement à l’épuisement progressif des aquifères et à une dépendance accrue aux ressources fossiles non renouvelables.
Tableau n° 1 : Valeurs synthétiques des indices de stress hydrique pour différentes échéances.
| Année | Falkenmark (m³/hab/an) | WEI (%) | WTA (m³/hab/an) | BWS (%) | PWSI (ratio) | ODD 6.4.2 (%) | ODD 6.4.1 (%) | Durabilité (%) |
| 2025 | 287 | 171,2 | 74 | 108,0 | 1,71 | 108,0 | 75,0 | 63,1 |
| 2030 | 271 | 165,4 | 82 | 109,6 | 1,65 | 109,6 | 77,5 | 66,2 |
| 2035 | 255 | 167,2 | 91 | 113,3 | 1,67 | 113,3 | 80,0 | 67,8 |
| 2040 | 254 | 157,3 | 103 | 108,8 | 1,57 | 108,8 | 82,5 | 69,2 |
Le niveau de stress hydrique de base, dépassant 108 % sur toute la période étudiée, affirme cette réalité alarmante : les prélèvements totaux excèdent les ressources disponibles, même en incluant les eaux souterraines fossiles et le dessalement. L’indice de stress hydrique physique, compris entre 1,57 et 1,71, traduit une exploitation physiquement non durable des ressources. Concrètement, pour chaque mètre cube d’eau renouvelable disponible, l’Algérie en prélève plus d’un et demi.
L’indicateur des Objectifs de développement durable des Nations Unies relatif au stress hydrique (ODD 6.4.2) place le pays dans la catégorie critique, reflétant une pression insoutenable sur les ressources en eau. Paradoxalement, l’indice d’efficience (ODD 6.4.1) montre une amélioration progressive de 75% à 82,5 %, suggérant des gains possibles dans la gestion de la demande et la réduction des pertes. Ces progrès, bien que notables, restent largement insuffisants face à l’ampleur du déséquilibre structurel.
L’indice de durabilité révèle qu’environ un tiers des ressources utilisées provient d’eaux fossiles non renouvelables. Cette dépendance, qui devrait augmenter de plus de dix-sept points de pourcentage dans les années à venir, met en péril la viabilité à long terme du modèle hydrique algérien. Le pays se trouve face à un choix crucial : poursuivre l’exploitation intensive des nappes fossiles au risque de leur épuisement, ou accélérer massivement le développement des ressources non conventionnelles.
Une dépendance croissante aux ressources non conventionnelles
L’évolution du mix hydrique algérien témoigne d’une transformation profonde en cours. Alors qu’en 2025, les eaux renouvelables devraient encore représenter 52% de l’approvisionnement total, cette part devrait chuter à 40% en 2040. Dans le même temps, la dépendance aux eaux fossiles passerait de 34,2 % à 27,5 %, tandis que le dessalement progresserait de 13,4 % à 26,7 % du total des ressources mobilisées.
Cette évolution marque un tournant stratégique majeur. Le dessalement, qui représente aujourd’hui une solution encore marginale, devrait devenir d’ici 2040 la deuxième source d’approvisionnement en eau du pays, juste derrière les eaux fossiles. La réutilisation des eaux usées épurées, actuellement négligeable avec 0,4 % du total, devrait connaître une croissance significative pour atteindre près de 6% en 2040.
Cette transition vers des ressources non conventionnelles s’accompagne de défis considérables. Le dessalement, bien que technologiquement maîtrisé, présente un coût énergétique élevé et des impacts environnementaux qui ne peuvent être négligés.
La réutilisation des eaux usées épurées nécessite des investissements massifs dans le traitement tertiaire et des systèmes de monitoring rigoureux pour garantir la qualité sanitaire. Quant aux eaux fossiles, leur exploitation à grande échelle pose la question fondamentale de leur durabilité à très long terme.
Face à ces enjeux, le taux de dépendance globale aux ressources non conventionnelles et fossiles devrait passer de 48% en 2025 à 60% en 2040. Cette évolution souligne l’impératif d’une réévaluation en profondeur du modèle de gestion des ressources hydriques, intégrant à la fois la gestion de la demande et l’augmentation raisonnée de l’offre.
Tableau n° 2 : Évolution du taux de dépendance aux ressources non conventionnelles et fossiles.
| ANNÉE | TAUX DE DEPENDANCE (%)
TAUX DE DÉPENDANCE ( %) |
||||
| EAUX | EAUX | DESSALEMENT | REUE | TOTALE | |
| RENOUVELABLES | FOSSILES | ||||
| 2025 | 52,0 | 34,2 | 13,4 | 0,4 | 48,0 |
| 2030 | 47,6 | 32,5 | 16,5 | 3,4 | 52,4 |
| 2035 | 44,0 | 29,8 | 22,1 | 4,1 | 56,0 |
| 2040 | 40,0 | 27,5 | 26,7 | 5,8 | 60,0 |
Cinq scénarios de gestion du mix hydrique
Pour établir une trajectoire de développement adaptée et garantir une sécurité hydrique à l’horizon 2040, une étude prospective a élaboré cinq scénarios de gestion des ressources combinées. Ces scénarios explorent différentes hypothèses d’évolution des prélèvements et d’impact du changement climatique.
Le scénario A, dit d’inaction, maintient les prélèvements actuels dans le temps. Le scénario B envisage une diminution de 5% des ressources superficielles, affectées par un déficit pluviométrique lié à un impact climatique modéré. Le scénario C, plus pessimiste, anticipe une réduction de 10% des ressources superficielles, compensée par une augmentation de 5% des prélèvements d’eaux fossiles. Le scénario D propose une approche modérée, caractérisée par une diminution des prélèvements d’eaux superficielles et une croissance maîtrisée de l’utilisation des eaux fossiles. Enfin, le scénario E, le plus pessimiste, combine une réduction des ressources renouvelables à un accroissement annuel des ponctions d’eaux fossiles dépassant 8% par rapport à la situation actuelle.
L’étude comparative de ces différents scénarios conduit à privilégier le scénario D comme le plus approprié aux contraintes et potentialités du pays. Ce scénario préconise de maintenir les prélèvements des ressources renouvelables à hauteur de 2 milliards de mètres cubes par an en eau superficielle et souterraine, tout en augmentant progressivement les ressources fossiles et non conventionnelles.
Selon cette trajectoire optimale, le mix hydrique en 2040 serait composé de 2 milliards de mètres cubes d’eaux superficielles (niveau stabilisé), 2 milliards de mètres cubes d’eaux souterraines renouvelables (niveau stabilisé), 1,9 milliard de mètres cubes d’eaux de dessalement, 7,8 milliards de mètres cubes d’eaux fossiles (croissance maîtrisée), et 200 millions de mètres cubes de réutilisation d’eaux usées épurées.
Tableau n° 3 : Résultats des critères d’évaluation des scénarios de gestion combinée des ressources en eau.
| CRITERE D’EVALUATION | SCENARIOS | ||||
| A | B | C | D | E | |
| Production totale 2025
(Mds m³) |
9,95 | 9,93 | 9,70 | 9,00 | 9,52 |
| Production totale 2040
(Mds m³) |
13,78 | 13,04 | 11,76 | 14,95 | 11,55 |
| Déficit moyen 2025-2040
(Mds m³) |
0,66 | 0,99 | 1,86 | 0,94 | 2,28 |
| WEI moyen 2025-2040
(%) |
101,1 | 98,2 | 90,7 | 98,7 | 87,0 |
| Disponibilité 2040
(m³/hab) |
216 | 216 | 216 | 216 | 216 |
| Eaux fossiles 2040
(%) |
47,7 | 59,5 | 61,9 | 59,2 | 63,4 |
| Capacité dessalement 2040
(Mds m³) |
1,90 | 1,90 | 1,90 | 1,90 | 1,90 |
| REUE 2040
(Mds m³) |
0,41 | 0,20 | 0,41 | 0,20 | 0,41 |
Cette approche présente l’avantage de permettre un équilibre offre-demande jusqu’en 2037, date à partir de laquelle des investissements progressifs et maîtrisés devront être engagés. Le scénario offre également une meilleure résilience face aux variations climatiques que les options plus agressives. À l’inverse, les scénarios pessimistes conduiraient à un stress hydrique majeur avec des conséquences graves sur la sécurité alimentaire, la santé publique et le développement économique du pays, compromettant l’atteinte de plusieurs Objectifs de développement durable.
Un impératif programme d’investissements structurants en cinq priorités
Pour concrétiser ce scénario optimal, un programme d’investissements structurels a été élaboré selon un ordre de priorités clairement défini, visant à maximiser l’efficacité des ressources mobilisées tout en assurant la résilience du système hydrique national.
La première priorité porte sur la réduction drastique des pertes d’eau potable. À court terme, d’ici 2028, l’objectif est de ramener ces pertes à 25%, puis à 20% à moyen terme entre 2030 et 2035, et enfin à 15% avant 2040. Cette réduction progressive devrait permettre de récupérer entre 1,3 et 1,5 milliard de mètres cubes par an. Ces investissements couvrent le renouvellement des canalisations vétustes, la mise en place de systèmes modernes de détection des fuites, le déploiement de la télérelève, l’implantation de systèmes de gestion intelligente des réseaux, ainsi que des programmes ambitieux de formation et de renforcement des capacités des opérateurs.
Cette priorité se justifie par son retour sur investissement particulièrement favorable. Chaque dinar investi dans la réduction des pertes génère une économie directe de ressources précieuses, évitant ainsi de devoir mobiliser des sources alternatives plus coûteuses. De plus, ces investissements créent des emplois qualifiés et contribuent à la modernisation du secteur.
La deuxième priorité concerne l’augmentation de la production de dessalement. Il s’agit de concrétiser le programme initié visant à porter la production à 1,9 milliard de mètres cubes par an avant 2030, puis d’augmenter cette capacité de 40% supplémentaires pour atteindre 2,65 milliards de mètres cubes par an d’ici 2040. Cette montée en puissance permettrait de garantir la sécurité hydrique pour l’eau potable à hauteur de 78% des besoins.
Le dessalement représente une solution techniquement éprouvée et particulièrement adaptée au contexte algérien, avec ses 1 200 kilomètres de côtes méditerranéennes. Toutefois, cette option nécessite une réflexion approfondie sur les sources d’énergie à mobiliser, privilégiant idéalement les énergies renouvelables pour limiter l’empreinte carbone et les coûts opérationnels à long terme.
La troisième priorité vise le développement ambitieux de la réutilisation des eaux usées épurées pour l’irrigation et les usages industriels. Cette stratégie permettrait de diminuer significativement la pression sur les ressources destinées à l’usage domestique. Les investissements nécessaires incluent la généralisation du traitement tertiaire dans les stations d’épuration, la mise en place de systèmes rigoureux de monitoring et de veille pour le contrôle continu de la qualité des eaux, et la création d’infrastructures dédiées au transport et au stockage de ces eaux recyclées.
La réutilisation des eaux usées épurées présente un potentiel considérable pour l’Algérie, particulièrement dans le secteur agricole qui consomme la part la plus importante des ressources hydriques. Cette pratique, déjà largement répandue dans plusieurs pays méditerranéens confrontés à des contraintes similaires, permet de boucler le cycle de l’eau tout en valorisant une ressource qui serait autrement perdue.
La quatrième priorité concerne directement le secteur agricole, le plus grand consommateur d’eau du pays. Elle prévoit la modernisation en profondeur des systèmes d’irrigation et le développement de programmes d’efficacité hydrique à travers le déploiement de l’irrigation intelligente et de précision. Cette modernisation doit s’accompagner d’une promotion active des cultures à faible consommation d’eau, adaptées au climat semi-aride algérien. Cette transformation du modèle agricole revêt une importance stratégique majeure. L’agriculture représente non seulement un enjeu de sécurité alimentaire, mais aussi d’emploi et de développement rural. L’adoption de techniques d’irrigation modernes, comme le goutte-à-goutte ou l’aspersion de précision, peut permettre de réduire de 30 à 40 % la consommation d’eau tout en maintenant, voire en améliorant, les rendements agricoles.
La cinquième priorité, transversale, porte sur le renforcement du cadre réglementaire et institutionnel régissant l’eau. Face à l’impératif climatique, il devient indispensable d’améliorer la gouvernance à travers l’instauration de réformes institutionnelles ambitieuses. L’une des propositions phares consiste à créer une Haute Autorité de l’eau avec des missions clairement définies : pouvoir de régulation, arbitrage d’allocation entre les différents usages, contrôle et évaluation des objectifs des opérateurs, devoir de coordination intersectorielle et obligation de transparence dans l’utilisation de l’eau et sa gestion responsable. Cette gouvernance renforcée devrait permettre de dépasser les cloisonnements sectoriels qui caractérisent trop souvent la gestion de l’eau, et d’instaurer une vision véritablement intégrée prenant en compte l’ensemble des enjeux : environnementaux, économiques, sociaux et territoriaux.
Vers un nouveau paradigme hydrique national
Au-delà des investissements structurels, la stratégie proposée dessine les contours d’une nouvelle doctrine hydrique nationale, reposant sur trois piliers complémentaires. Le premier pilier vise à renforcer les capacités de résilience du pays face aux aléas climatiques. Le deuxième cherche à accroître la sécurité de l’eau potable à travers le développement massif du dessalement d’eau de mer. Le troisième entend augmenter les potentialités d’irrigation grâce à la réutilisation des eaux usées épurées et à l’optimisation de l’utilisation des eaux superficielles des barrages, complétée par des systèmes d’interconnexion et de transfert entre régions.
Cette nouvelle approche intègre également une dimension territoriale importante. Les eaux fossiles, dont l’exploitation sera poursuivie de manière maîtrisée, permettront le développement agricole dans les régions du sud du pays. Cette stratégie vise un double objectif : garantir la sécurité alimentaire nationale tout en créant des emplois massifs dans des régions aujourd’hui sous-développées.
Cette vision s’inscrit pleinement dans le cadre des Objectifs de développement durable de l’Agenda 2030, et particulièrement de l’ODD 6 relatif à l’eau propre et à l’assainissement. La gestion durable des ressources en eau apparaît en effet comme un facteur déterminant pour l’atteinte de plusieurs autres objectifs : la sécurité alimentaire, la santé publique, l’accès à l’énergie, la lutte contre le changement climatique, et la préservation des écosystèmes.
Les défis de la mise en œuvre
Si la feuille de route est tracée, sa mise en œuvre effective soulève de nombreux défis. Le premier est d’ordre financier : les investissements nécessaires se chiffrent en dizaines de milliards de dinars sur les quinze prochaines années. Dans un contexte budgétaire contraint, la mobilisation de ces ressources nécessitera des arbitrages difficiles et probablement le recours à des partenariats public-privé (PPP) et au financement international. Le deuxième défi est technologique et industriel. Le développement massif du dessalement, la modernisation des réseaux, la généralisation du traitement tertiaire des eaux usées requièrent des technologies avancées et un savoir-faire spécialisé. L’Algérie devra soit développer rapidement ces compétences en interne, soit s’appuyer sur des partenariats technologiques avec des pays ayant une expertise reconnue dans ces domaines.
Le troisième défi est humain et social. La transformation du modèle hydrique nécessite une évolution profonde des mentalités et des pratiques, tant au niveau des opérateurs que des usagers. La sobriété hydrique, principe central de la nouvelle doctrine, implique des changements de comportement qui ne s’imposeront pas sans une politique ambitieuse de sensibilisation et d’accompagnement. Le quatrième défi concerne la gouvernance et la coordination. La gestion de l’eau touche de nombreux secteurs et implique une multitude d’acteurs aux intérêts parfois divergents. La mise en place d’une haute autorité nationale de l’eau (NWA / The National Water Authority), disposant de réelles prérogatives de régulation et d’arbitrage de l’usage de l’eau, sera cruciale, mais se heurtera inévitablement à des résistances.
Une fenêtre d’opportunité à ne pas manquer
Malgré la gravité de la situation, l’Algérie dispose encore d’une fenêtre d’opportunité pour éviter une crise hydrique aux conséquences socio-économiques désastreuses. L’horizon 2040 peut sembler lointain, mais les quinze années qui nous en séparent représentent un délai extrêmement court au regard de l’ampleur des transformations à opérer. La prise de conscience des autorités, matérialisée par les décisions stratégiques prises depuis 2021 et les investissements massifs engagés, constitue un signal encourageant.
Le programme de dessalement lancé, s’il est mené à bien dans les délais prévus, permettra de sécuriser l’approvisionnement en eau potable des principales villes côtières. Les efforts engagés pour réduire les pertes sur les réseaux, bien que leur impact ne soit pas immédiat, porteront leurs fruits à moyen terme.
Toutefois, le succès de cette stratégie repose sur plusieurs conditions. La première est la continuité politique : les investissements dans le secteur de l’eau s’inscrivent dans le temps long et nécessitent une vision constante, au-delà des cycles électoraux. La deuxième est la capacité d’exécution : les plans les mieux conçus ne valent que par leur mise en œuvre effective. La troisième est l’acceptation sociale : les transformations envisagées, notamment la promotion de la sobriété hydrique et les évolutions tarifaires qu’elle pourrait impliquer, nécessitent l’adhésion de la population.
La question hydrique en Algérie dépasse largement les frontières du pays. Elle s’inscrit dans une problématique régionale et mondiale qui appelle à une coopération renforcée par des dispositifs de concertation et de changement de l’information. Les expériences des pays voisins confrontés à des défis similaires, comme la Tunisie, l’Égypte ou la Libye, offrent des enseignements précieux. Les innovations technologiques développées par les pays du Golfe en matière de dessalement ou d’agriculture de précision et économique dans des conditions extrêmes peuvent inspirer des solutions adaptées.
L’enjeu est considérable. Il ne s’agit pas seulement d’assurer la disponibilité physique de l’eau en quantité suffisante, mais aussi de garantir un accès équitable, une qualité satisfaisante et une utilisation durable de cette ressource vitale. L’eau n’est pas seulement une question technique ou économique : elle est au cœur du contrat social, de la santé publique, de la sécurité alimentaire, et plus largement de la stabilité du pays.
Face à ce défi existentiel, l’Algérie n’a d’autre choix que de réussir la transition vers un nouveau modèle hydrique, favorisant la sobriété hydrique, plus efficace et plus résilient. Les quinze prochaines années seront déterminantes. Elles diront si le pays aura su anticiper et s’adapter, ou s’il devra subir les conséquences d’une inaction dont le prix serait incalculable. « L’eau n’est pas une dépense, c’est le fondement de la souveraineté nationale. »
Mustapha Kamel Mihoubi
Enseignant-chercheur / Ancien Ministre
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RÉFÉRENCES
- GCEW, (2023). The What, Why and How of the World Water Crisis: Global Commission on the Economics of Water Phase 1 Review and Findings, 96 pages.
- GCEW, (2023). Turning the Tide: A Call to Collective Action, 32 pages.
- FAO (2011). Climate Change, Water and Food Security. FAO Water Reports 36, Rome, Italy.
- ZIMMER, D. (2013).L’empreinte eau : les faces cachées d’une ressource vitale. Paris : C. L. Mayer. ISBN 9782843771767.
- Pfister, S., Koehler, A., Hellweg, S. (2009). Assessing the Environmental Impacts of Freshwater Consumption in LCA. Environmental Science & Technology, 2009, 43, 4098–4104.
- UN Water (2024). Rapport sur les Objectifs de développement durable 6 (ODD 6).
ENCADRE 1
| COMPRENDRE LES INDICATEURS DE STRESS HYDRIQUE |
| INDICATEUR DE DISPONIBILITÉ DE FALKENMARK
Définition : Volume d’eau renouvelable disponible par habitant et par an Catégories : • > 1 700 m³/hab/an : Pas de stress • 1 000 – 1 700 m³/hab/an : Stress hydrique • 500 – 1 000 m³/hab/an : Pénurie • < 500 m³/hab/an : Pénurie absolue Situation algérienne : 287 m³/hab/an → Pénurie absolue INDICE WEI (WATER EXPLOITATION INDEX) Définition : Rapport entre prélèvements totaux et ressources renouvelables Seuils : • < 20% : Exploitation faible • 20-40% : Exploitation modérée • > 40% : Surexploitation Situation algérienne : 171% → Surexploitation critique INDICE DE DURABILITÉ Définition : Part des ressources renouvelables dans le mix hydrique total Indice de Durabilité (%) = (Ressources durables / Ressources totales disponibles) × 100 · Ressources durables= Ressources totales – Eaux fossiles non renouvelables · Ressources totales = Toutes les ressources mobilisées (eaux superficielles + souterraines + dessalement + fossiles + épurées). Interprétation : 70-79 % 🟡 Bon Acceptable : Dépendance fossile modérée (20-30 %). 60-69 % 🟠 Moyen : Préoccupant, forte dépendance fossile (30-40 %). 50-59% 🔴 Faible : Vulnérable : Dépendance fossile critique (40-50. 40-49 % 🔴 Très faible : Critique, majorité des ressources non renouvelables (50-60 %). < 40% ⚫ Insoutenable, Effondrement imminent Système >60% fossile. Situation algérienne : 63-69 % → Viabilité à long terme compromise EAUX FOSSILES vs EAUX RENOUVELABLES Eaux renouvelables : nappes phréatiques et aquifères se rechargeant naturellement par les précipitations Eaux fossiles : nappes profondes constituées il y a des millénaires, non renouvelables à l’échelle humaine (comme le pétrole). |
ENCADRE 2
| LES CINQ PRIORITÉS DU PROGRAMME D’INVESTISSEMENT 2025-2040 |
| PRIORITÉ 1 : Réduire les pertes d’eau potable
Objectifs chiffrés : • 2028 : réduction à 25% • 2030-2035 : réduction à 20% • Avant 2040 : réduction à 15% Retour sur investissement : 1,0 à 1,5 milliard de m³/an récupérés Actions : Renouvellement des canalisations, détection intelligente des fuites, télérelève, formation des opérateurs PRIORITÉ 2 : Augmenter massivement le dessalement Objectifs chiffrés : • Avant 2030 : 1,9 milliard de m³/an • D’ici 2040 : 2,65 milliards de m³/an (+40%) Impact : Garantir 78% de la sécurité hydrique en eau potable Moyens : Construction de 10 grandes stations de dessalement dans l’Est, l’Ouest et le Centre (2025-2040) PRIORITÉ 3 : Développer la réutilisation des eaux usées épurées (REUE) Usages ciblés : Irrigation agricole et usages industriels Actions clés : • Généralisation du traitement tertiaire • Systèmes de monitoring et contrôle qualité • Infrastructures de transport et stockage Avantage : Diminution de la pression sur les ressources destinées à l’usage domestique PRIORITÉ 4 : Moderniser l’irrigation agricole Constat : L’agriculture est le plus grand consommateur d’eau du pays Solutions : • Irrigation intelligente et de précision (goutte-à-goutte, aspersion) • Promotion des cultures à faible consommation d’eau • Programmes d’efficacité hydrique Économies potentielles : 30 à 40% de réduction de consommation PRIORITÉ 5 : Renforcer la gouvernance institutionnelle Réforme majeure : Création d’une Haute Autorité de l’Eau / The National Water Authority (NWA) Missions de la NWA : • Pouvoir de régulation • Arbitrage d’allocation entre usages • Contrôle et évaluation des opérateurs • Coordination intersectorielle • Obligation de transparence Objectif : Une gestion intégrée et responsable de la ressource |
