Stratégie de mobilisation des ressources en eau : barrages, dessalement et réutilisation
L’Algérie dispose d’un potentiel de ressources hydriques renouvelables estimé à 18 milliards de m³/an, réparti entre les eaux superficielles : 10,5 milliards de m³ (barrages, oueds, lacs), et les eaux souterraines (nappes phréatiques et albiennes) : 7,5 milliards de m³ (nappes phréatiques et fossiles).
Les besoins totaux en eau avoisinent les 11,0 milliards de m³/an, dont la répartition par usage est de 7,0 milliards de m³/an pour l’agriculture, 3,6 milliards de m³/an pour les besoins domestiques et 0,3 milliard de m³/an pour l’industrie, ce qui se traduit par un indice d’exploitation des ressources de 61 % des ressources renouvelables. Cela conduit à combler le déficit par les eaux renouvelables via le dessalement, avec une capacité de production effective de 3,3 millions de m³/jour pour une capacité installée de 3,8 millions de m³/jour dans les 18 grandes usines de dessalement. La production des eaux de dessalement sera augmentée par la réalisation de 6 autres usines de capacité installée de 1,5 million de m³/j dont trois sur les sites des wilayas : Chlef, Mostaganem et Tlemcen.
Avant 2030, la production totale (grandes usines et mono-blocs) des eaux de dessalement atteindra une production journalière de 5,9 millions de m³, soit plus de deux milliards de m³/an. Ce permettra d’augmenter le taux des eaux de dessalement à près de 60 % dans l’eau potable (le taux actuel est de près de 35 %).
Suite aux décisions prises en Conseil des ministres le 5 octobre 2022, le président Abdelmadjid Tebboune a donné des instructions pour gérer la rareté de l’eau et la promotion de l’utilisation des eaux épurées. Un programme ambitieux de valorisation et de réutilisation des eaux usées épurées pour l’irrigation, avec un objectif de 1,2 milliard de m³ d’eaux traitées destinées à l’agriculture d’ici 2030, dont 60% des ressources provenant des stations d’épuration. L’extension et la réhabilitation pour l’équipement des stations d’épuration en dispositif de traitement tertiaire ont été lancées pour une enveloppe de 34 milliards de dinars. Ce programme inclut la remise en service de 27 STEP à l’arrêt et la réhabilitation de 18 stations existantes pour la réhabilitation et l’extension des installations.
Actuellement, le pays dispose d’un parc de 232 systèmes d’épuration des eaux usées pour une capacité installée de traitement des eaux usées de 1 milliard de m³/an, mais la capacité effective de traitement ne dépasse pas les 510 millions de m³/an en raison du taux de raccordement au STEP de l’ordre de 48 %.
L’apport en irrigation des eaux usées épurées est de près de 150 millions de m³/an, avec l’objectif d’augmenter la capacité de production à 400 millions de m³/an avant la fin de 2025 et de poursuivre les efforts de réhabilitation et de mise en service de nouvelles STEP pour atteindre avant 2030 plus de 650 millions de m³/an, soit 60 % des eaux traitées. Un volume d’eau utile qui va s’ajouter aux réserves d’eau de barrage pour l’irrigation. Les eaux superficielles sont mobilisées dans 81 barrages-réservoirs pour une capacité totale de stockage de près de 8,3 milliards de m³, avec l’objectif de porter le nombre total de grands barrages à 95 pour atteindre 12 milliards de m³ d’ici 2030, et la réalisation de 150 retenues collinaires pour une capacité totale de 450 millions de m³. L’expansion des réserves d’eau de barrage est indispensable pour soutenir la croissance économique et garantir la souveraineté alimentaire face aux défis climatiques.
Des projets de transfert d’eau sont stratégiques pour l’approvisionnement des mégaprojets industriels, notamment le transfert depuis les barrages d’El Tarf (Mexa, Bougous, Boukhroufa) vers le barrage d’Ouldjet Mellegue et le complexe de transformation du phosphate d’Oued Kébrite. L’interconnexion des barrages demeure un levier stratégique pour le développement économique en facilitant l’implantation de nouvelles unités industrielles dans différentes régions et en soutenant les industries à forte empreinte hydrique.
Industrie et ressources hydriques : Le recyclage comme stratégie de croissance durable
Depuis plus de deux ans, l’Algérie assiste à l’émergence de projets industriels ambitieux disséminés dans plusieurs wilayas, favorisant ainsi la diversification, la sécurité alimentaire et la valorisation des ressources naturelles avec des projets structurants et leur spécialisation industrielle dont on peut citer les principaux projets dans différentes régions du pays à implication hydrique.
L’usine sidérurgique Tosyali à Bethioua (Oran) a une capacité effective de 4 à 5 millions de tonnes/an. La consommation moyenne d’eau pour l’ensemble du site, avec les laminoirs et les aciéries, est de 2 à 3 m³ par tonne d’acier produite. L’empreinte eau bleue annuelle totale s’élève à environ 8 à 15 millions de m³/an. L’empreinte eau grise est estimée à 0,2-0,5 m³/t. L’empreinte hydrique totale est de 2,2 à 3,5 m³/t. Selon le rapport de durabilité 2023 de Tosyali Algérie, l’usine est dotée d’un système en circuits fermés et valorise près de 2 500 tonnes/jour d’eaux recyclées. Elle s’est dotée de technologies avancées pour la gestion de l’eau et vise la réduction de son empreinte hydrique par le recours massif au recyclage.
La mise en service du plus grand gisement de fer africain de Gara Djebilet tend vers une production de 12 millions de tonnes/an. En montée progressive de la production, impliquant des besoins en eau pour l’extraction, le traitement et la logistique minière, à maîtriser via le recyclage des circuits et la gestion des bassins de décantation. Selon les standards de l’industrie minière et les données techniques de la région, pour la phase initiale de production de 2 millions de tonnes/an avec le processus d’extraction à ciel ouvert et un traitement mécanique/magnétique, la consommation d’eau bleue est estimée à 1 à 2 m³ par tonne de minerai traité.
À pleine capacité de production, les besoins en eau atteindront 40 à 80 millions de m³/an. L’empreinte en eau grise liée au lavage de la production de concentré résulte de la dilution et du traitement des polluants. Des effluents, qui contiennent principalement des matières en suspension, des oxydes, du phosphore et d’autres éléments, nécessitent leur dilution et leur traitement avant rejet.
En fonction de la charge polluante des rejets et de la qualité de traitement, la consommation est estimée à 0,5 à 1 m³/t, soit 1 à 2 millions de m³/an d’eau grise.
Démarrage de Bled El Hadba et du complexe chimique d’Oued Kébérit pour acides et engrais, avec une forte demande en eau de lavage/process et un impératif de stations d’épuration industrielles. Selon les pratiques industrielles récentes, les besoins en eau pour l’extraction et la concentration au site Bled El Hadba sont d’une moyenne de 10 m³/t pour l’eau bleue et de 3,5 m³/t pour l’eau grise (transformation chimique).
À Oued Kébérit, ils correspondent à 15 m³/t d’eau bleue (traitement chimique, refroidissement, purification) et à 5 m³/t (dilution des rejets chimiques). Pour une extraction de 5 millions de tonnes et 3 millions de tonnes de transformation à Oued Kébérit, les besoins en eau bleue sont de 50 millions de m³/an et l’eau grise de 33 millions de m³/an.
Annoncé en 2025, le projet laitier Baladna est un complexe intégré de 117 000 ha combinant l’élevage de 270 000 vaches, des cultures fourragères et la plus grande laiterie d’Afrique, dont l’objectif est de couvrir 50 % des besoins nationaux en poudre de lait et en lait infantile.
En raison de la faible pluviométrie de moins de 50 mm/an, la part d’eau verte de la production fourragère est estimée à 10 à 20 % des besoins de la production fourragère de l’ordre de 0,2 à 0,4 milliard de m³/an sur un besoin total de 1,5 à 2 milliards. Pour l’irrigation (luzerne, maïs, sorgho : besoin en eau 3 000-15 000 m³/ha/an), l’abreuvement, le nettoyage et l’élevage : près de 16,6 millions de m³/an (moyenne : 150 litres/jour/vache). Pour le processus industriel et le lavage des équipements industriels, prévoyons 300 à 400 m³/an. La demande totale en eau bleue annuelle : 1,6 à 1,8 milliard de m³/an. Les besoins en eau grise sont de l’ordre de 0,5 à 0,7 milliard de m³/an, destinés à la dilution des polluants pour les cultures fourragères (nutriments, NPK, phytosanitaires) pour 0,4 à 0,6 milliard de m³/an. Pour l’élevage et l’usine (rejets organiques, eaux blanches) : 0,1 milliard de m³/an. Les besoins en eau du complexe intégré Baladna sont de 2,3 à 2,9 milliards de m³/an.
Ce projet nécessitera une gestion hydrique exemplaire en matière de recyclage, d’épuration et d’irrigation efficiente pour assurer sa viabilité dans une région en extrême stress hydrique.
L’usine d’extraction d’huile végétale de Jijel (Koutama Agri Food), inaugurée en 2025 et dotée d’une capacité de 5 000 tonnes/jour de graines (soit 2,16 millions de tonnes/an), présente une empreinte hydrique considérable. L’eau bleue (eau nécessaire pour l’extraction et le raffinage) est, à capacité maximale annuelle, de 2,16 à 3,2 millions de m³/an. L’eau grise (eau nécessaire pour diluer la charge polluante à des niveaux conformes aux normes de rejet) est estimée à 0,7 à 1 m³ par tonne de graines. Le volume estimé en pleine capacité de production de 2,16 millions de tonnes est de 1,5 à 2,2 millions de m³/an. L’empreinte hydrique totale est de 2,2 à 3,2 millions de m³/an.
Dans le cadre de la politique de promotion et d’accompagnement de l’investissement productif, une usine de fabrication de la pâte à papier et du papier hygiénique (Wafa Doux, zone industrielle Aïn Oussara) lancera la production en 2026, avec une capacité annoncée de 40 000 tonnes/an pour la première phase.
L’empreinte eau bleue (consommation directe) est estimée, selon le procédé moderne de pâte à papier, de 20 à 40 m³/tonne de papier. Pour la capacité projetée de 40 000 tonnes, le volume d’eau bleue est en moyenne de 1,2 million de m³/an. Celui d’eau grise pour la dilution des polluants selon les seuils réglementaires de 15 à 25 m³/tonne est de 0,6 à 1 million de m³/an.
Ces projets industriels et miniers illustrent l’effort de l’État en matière de développement de l’industrie en vue de la diversification des recettes hors hydrocarbures. Des projets à grande empreinte hydrique, qui méritent qu’on leur prête une attention particulière afin d’assurer une continuité d’activité par un développement durable de l’eau.
Il existe d’autres activités où l’empreinte hydrique est significative, telles que l’industrie chimique et les engrais, qui affichent une forte charge d’empreinte bleue et grise, tandis que le secteur des hydrocarbures arrive en tête pour l’ensemble de l’eau bleue/grise.
Il est aussi intéressant de rappeler que l’empreinte hydrique bleue et grise des principaux secteurs de l’industrie des produits agroalimentaires de transformation a un impact direct (l’empreinte bleue) et indirect (l’empreinte grise) associé à la pollution et aux rejets industriels et agricoles. Les valeurs sont des moyennes indicatives et permettent de mettre en lumière la nécessité d’améliorer la gestion et le suivi des consommations d’eau et des effluents dans la chaîne de transformation agroalimentaire pour limiter les impacts sur les ressources hydriques.
Tableau 1 : Empreinte hydrique annuelle exprimée en millions de m³/an des principaux segments de l’industrie agroalimentaire.
| Empreinte d’eau (en Million m3/kg/an)
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| Type d’industrie | Verte | Bleue | Grise |
| Huiles végétales | 0,1 | 0,05 | 0,04 |
| Fruits et légumes | 1,2 | 0,2 | 0,08 |
| Sucrière | 0,4 | 0,15 | 0,09 |
| Laitières | 0,3 | 1,2 | 0,7 |
| Transformation céréalière | 0,1 | 0,4 | 0,23 |
| Total | 2,1 | 2,0 | 1,14 |
À partir de l’année 2027, l’empreinte hydrique totale du secteur industriel manifestera une progression rapide, illustrée par une hausse notable de tous les volumes consommés, surtout pour l’eau verte et l’eau bleue dans le domaine agroalimentaire industriel. L’extension de l’eau verte à plus de 93 % est attribuée à l’irrigation agricole, tandis que l’eau bleue est de 65,0 % dans le secteur de la transformation alimentaire et de la chimie.
En 2030, l’empreinte hydrique totale du secteur de l’industrie atteindra les 3,8 milliards de m³/an, dont plus de 2,4 milliards de m³/an d’eau bleue, une hausse de 65 %. Un accroissement de 52 % est prévu de l’eau grise, ce qui reflète une hausse de la pollution à diluer en fonction de l’expansion des usines de production et du traitement des résidus industriels.
Tableau 2 : Empreinte hydrique (consommation directe et indirecte) du secteur des mines et de l’industrie.
| Échéance | 2025 | 2030 | ||||
| Catégories d’eau | Eau Verte (Mm³/an) | Eau Bleue (M m³/an) | Eau Grise (Mm³/an) | Eau Verte
(M m³/an) |
Eau Bleue (M m³/an) | Eau Grise
(M m³/an) |
| Sous Total | 20 | 850 | 505 | 300 | 2 453 | 1 058 |
| Total | 1 375 | 3 811 | ||||
Recycler l’eau, sécuriser l’avenir industriel
À l’échéance prévue, les augmentations des prélèvements d’eau traduisent la dynamique de développement des secteurs industriels et miniers ainsi que l’émergence de nouveaux centres de transformation et de valorisation agroalimentaires, tout en accentuant la pression environnementale sur la ressource hydrique.
À l’instar du secteur agricole qui parvient à réduire l’empreinte hydrique par le recours aux techniques économes d’irrigation intelligente (smart irrigation) à un taux de 25 et 30 % à l’hectare tout en maintenant les mêmes rendements. Le recyclage des eaux dans le secteur industriel et minier est stratégique pour les pays en stress hydrique : il contribue directement à accroître la résilience et à asseoir la sécurité hydrique des régions concernées.
La nécessité d’accompagner le développement économique, afin d’inciter les gros usagers à l’économie et au recyclage de l’eau, permet de générer des économies d’eau substantielles et de réduire les prélèvements de 40 à 60 %.

Évolution de l’empreinte hydrique (2025-2030) en fonction du développement
minier et industriel du pays
Ces technologies peuvent transformer les eaux usées en ressources réutilisables pour les circuits de refroidissement, le nettoyage des équipements ou même certains processus de production. L’annonce par les entreprises de leur consommation d’eau (directe et indirecte) encourage l’implémentation de ces méthodes, tout en renforçant leur réputation auprès des clients, de plus en plus attentifs aux problématiques écologiques
Le recyclage des eaux industrielles n’est plus une option, mais une nécessité impérieuse pour garantir la sécurité hydrique du pays et la pérennité de son développement économique. Cette stratégie permettra de sécuriser l’approvisionnement en eau pour l’industrie, tout en limitant l’impact sur l’usage agricole et les populations des régions limitrophes.
La récupération des eaux dans les industries et les mines constitue un levier fondamental de résilience hydrique, limitant les pressions sur les ressources naturelles, assurant la pérennité des activités et renforçant la sécurité du pays en situation de stress hydrique.
Professeur Mustapha Kamel MIHOUBI
Ecole Nationale Supérieure d’Hydraulique (ENSH)
E-mail : k.mihoubi@ensh.dz
Sources
- Wbwaterdata—World Bank Group—Waterdata. (s. d.). Consulté à l’adresse https://wbwaterdata.org/
- Ercin, A. E., & Hoekstra, A. Y. (2014). Water footprint scenarios for 2050 : A global analysis. Environment International, 64, 71‑82. https://doi.org/10.1016/j.envint.2013.11.019
- Tosyali algerie rapport de durabilite 2023, Consulté à l’adresse à l’adresse : https://www.tosyalialgerie.com/media/tosyali%20algerie%20rapport%20de%20durabilite%20%202023%20fr.pdf
- Ecofin, A. (s. d.). Plus grande laiterie intégrée au monde : ce qu’il faut savoir sur ce projet en Algérie. Agence Ecofin. Consulté à l’adresse https://www.agenceecofin.com/actualites/1409-131447-plus-grande-laiterie-integree-au-monde-ce-qu-il-faut-savoir-sur-ce-projet-en-algerie.
