L’attaque survenue hier lors du dîner des correspondants de la Maison-Blanche n’autorise aucune accusation sans preuve. Mais politiquement, elle offre à Donald Trump une scène parfaite. Victime miraculée, chef assiégé, Président protégé par ses hommes, il retrouve en une nuit le costume qu’il préfère.
Des crimes tuent, d’autres racontent seulement. Celui qui a frappé Washington, samedi soir, lors du dîner des correspondants de la Maison-Blanche, appartient à ceux qui racontent. Point.
Donald Trump en est sorti indemne, évacué par le Secret service, tandis qu’un suspect, identifié par les autorités comme Cole Tomas Allen, 31 ans, était interpellé après des tirs près du dispositif de sécurité. Un agent du Secret service aurait été touché, sauvé par son gilet pare-balles, selon les premières informations disponibles. Le mobile, lui, demeure officiellement inconnu, voire inexistant. Les enquêteurs parlent d’un homme seul, mais l’Amérique, elle, parle déjà d’un récit.
Il faut le dire d’emblée, avec rigueur. Rien, à ce stade, ne permet d’affirmer que cette attaque serait un coup monté par Trump lui-même. Une telle accusation réclamerait des preuves massives, matérielles, judiciaires, irréfutables. Elles n’existent pas publiquement. Mais l’absence de preuves d’une machination n’interdit pas l’analyse politique de ses effets. Or, sur ce terrain, une évidence s’impose. Ce crime ne profite politiquement qu’à un homme, Donald Trump.
Il lui offre d’abord la posture du survivant. Dans une Amérique chauffée à blanc, où la politique se joue moins sur les programmes que sur les mythologies, Trump redevient l’homme que l’on veut abattre. Il n’est plus seulement le Président contesté, il devient la cible. Non plus le fauteur de crise, mais le corps menacé de la nation. Cette inversion est capitale. Elle permet à ses partisans de ne plus regarder ses décisions, ses contradictions, ses brutalités diplomatiques, mais son visage supposément traqué. Le débat quitte le champ de la responsabilité pour entrer dans celui de la compassion.
Ensuite, cette attaque intervient au moment où le dossier iranien devenait lourd, dangereux, presque étouffant. Les discussions autour de l’Iran sont fragiles, les tensions militaires restent vives, et Trump a récemment annulé un déplacement d’émissaires américains vers le Pakistan, affirmant que l’offre iranienne n’était pas satisfaisante.
Téhéran, de son côté, refuse de négocier «sous siège», selon les informations rapportées dans le suivi de la crise. Autrement dit, l’Amérique se trouvait face à une question grave. Jusqu’où Trump veut-il aller avec
l’Iran ? Jusqu’où cherche-t-il la paix et jusqu’où cultive-t-il les tensions ?
Puis survient le coup de feu. Et soudain, l’Iran recule dans le brouillard médiatique. Les caméras abandonnent les cartes du Golfe, les menaces sur le détroit, les négociations avortées, les calculs de guerre. Elles reviennent à Trump, à son évacuation, à Melania, aux agents de sécurité, aux images de panique.
Le Président redevient le centre absolu du théâtre américain. L’événement international est avalé par l’émotion nationale. C’est exactement le type de bascule dont Trump sait faire une arme.
Car Trump n’a pas besoin d’avoir organisé un événement pour en devenir le bénéficiaire. Il lui suffit de le saisir, de le dramatiser, de le transformer en preuve de sa propre légende.
L’attaque lui permet de parler de courage, de sécurité, de complot contre lui et l’Amérique, de violence politique, de peuple à protéger. Elle lui permet aussi de ressouder une base qui adore le voir en martyr debout, en chef encerclé, en homme que l’Histoire poursuivrait parce qu’il dérangerait les puissants. Dans cette mécanique, le crime devient carburant. Le sang versé, même celui d’un agent, devient décor politique.
Il faut donc éviter deux pièges. Le premier serait de crier au complot sans preuve. Ce serait imprudent, fragile, et peut-être faux. Le second serait de refuser de voir à qui profite l’événement.
Et là, la réponse est cruelle. Il ne profite ni à la presse, dont le grand dîner a été annulé. Il ne profite ni au Secret service, placé sous le feu des critiques. Il ne profite ni à l’Amérique, qui voit encore sa vie politique contaminée par la violence. Il ne profite évidemment pas à l’agent blessé. Il profite à Trump, et à Trump seul, parce qu’il lui rend ce qu’il aime le plus, le monopole de l’attention.
Reste cette vérité sombre. Dans une démocratie malade de spectacles, l’événement le plus grave n’est pas toujours celui qui éclaire. C’est parfois celui qui aveugle. Cette attaque, réelle, violente, condamnable, arrive comme une aubaine politique au milieu d’un moment iranien embarrassant. Elle ne prouve pas une mise en scène.
Mais elle fabrique une scène. Et sur cette scène, Trump n’a même pas besoin d’écrire le scénario. Il lui suffit d’apparaître au centre, indemne, entouré d’hommes armés, pendant que le reste du monde disparaît derrière le rideau de fumée.
S. Méhalla
