Le tribunal criminel d’Alger s’apprête à rouvrir un dossier qui demeure, plus d’une décennie après les faits, l’un des plus marquants et des plus sensibles de l’histoire sécuritaire récente de l’Algérie : celui de l’attaque terroriste contre le complexe gazier d’In Amenas et de Tiguentourine.
Par Redouane Hannachi
Le procès, reporté à plusieurs reprises au cours de ces dernières années, devrait finalement se tenir incessamment, selon des sources judiciaires concordantes. Initialement programmé lors de la dernière session criminelle du tribunal de Dar El Beida, le procès avait été placé sous un dispositif sécuritaire exceptionnel, assuré principalement par les unités spécialisées de la BRI. Mais l’audience n’avait pu se tenir, en raison de l’absence de plusieurs témoins clés, dont certains avaient néanmoins mandaté leurs collègues pour les représenter. Les avocats de la défense avaient, eux aussi, sollicité un renvoi, l’un des mis en cause refusant catégoriquement d’être jugé sans la présence de son avocate : « Je préfère que mon affaire soit reportée. J’ai le droit à une défense effective et je souhaite qu’elle soit présente à mes côtés au moment des débats », a-t-il affirmé au président de la cour. Les personnes poursuivies dans ce dossier sont au nombre de quatre : trois Algériens — Derrouiche Abdelkader, Kerroumi Bouziane, alias Redouane, et un troisième dont l’identité constitue l’un des volets de l’enquête — ainsi qu’un Tunisien, Laroussi Derbali dit Talha. Tous sont incarcérés depuis 2013, et certains d’entre eux ont multiplié les recours devant la Cour suprême, introduisant jusqu’à trois pourvois successifs pour contester l’ordonnance de renvoi du juge d’instruction de Sidi M’Hamed, confirmée ensuite par la chambre d’accusation de la cour d’Alger.
Un dossier lourd
Leur dossier est particulièrement lourd. Les quatre prévenus sont poursuivis pour appartenance à un groupe terroriste activant au-delà des frontières nationales, création et participation à une organisation criminelle visant à semer la terreur, implication dans des attentats meurtriers, ainsi que participation — directe ou indirecte — aux actes de barbarie perpétrés lors de la prise d’otages d’In Amenas. Ils sont également accusés d’avoir assisté et contribué, de près ou de loin, au déroulement de cette attaque qui a coûté la vie à des dizaines de travailleurs, algériens et étrangers.
L’attaque elle-même a marqué les esprits par son caractère massif et par l’ampleur du dispositif terroriste mis en place. En janvier 2013, une colonne djihadiste venue de Libye, dirigée à distance par le chef terroriste Mokhtar Belmokhtar — figure emblématique du terrorisme sahélien — a pénétré dans le complexe gazier de Tiguentourine, cogéré par Sonatrach, BP et Statoil. En trois jours d’affrontements, 38 employés étrangers ont été exécutés, tandis que 29 terroristes ont été neutralisés lors des opérations menées par l’Armée nationale populaire. Parmi les victimes figurait notamment le Français Yann Desjeux, ancien officier des forces spéciales devenu logisticien.
Complicités internes
L’attaque avait débuté à l’aube du 16 janvier 2013. Une quarantaine de djihadistes lourdement armés et circulant à bord d’une dizaine de véhicules tout-terrain avaient pris pour cible deux bus transportant des travailleurs expatriés. Si l’un des chauffeurs avait réussi à forcer le passage malgré la mort d’un Algérien et d’un Britannique, le second bus n’avait pas pu échapper au commando, entraînant la capture de ses passagers et la mort de deux Japonais qui tentaient de s’enfuir. Après ce premier assaut, les terroristes avaient pris d’assaut la base-vie, enfonçant la porte d’entrée avec un véhicule utilisé comme bélier. Plusieurs éléments de l’enquête suggèrent qu’ils disposaient de complicités internes : l’un des assaillants aurait été un ancien employé du site, tandis qu’un otage algérien capturé au Mali par le MUJAO aurait fourni des informations précieuses sur les lieux. Plus de 800 personnes avaient été retenues, dont une centaine d’expatriés de nationalités diverses — norvégienne, britannique, américaine, autrichienne, française, roumaine ou japonaise. Les terroristes avaient procédé à un tri brutal : les Algériens et les musulmans d’un côté, les étrangers non-musulmans de l’autre, souvent ligotés, certains affublés de colliers explosifs. En fin de journée, les femmes musulmanes avaient été relâchées.
Un groupe d’une trentaine de personnes était parvenu, à l’aube du lendemain, à s’échapper discrètement du complexe pour rejoindre les zones sécurisées. Le 19 janvier, un assaut final de l’armée avait permis de reprendre entièrement le contrôle du site. Le bilan officiel, établi le 21 janvier, faisait état de 37 otages et 29 terroristes morts. Cette attaque reste, à ce jour, l’une des plus violentes qu’ait connues l’Algérie depuis la fin de la décennie noire. Derrière l’attaque se trouvait Mokhtar Belmokhtar, un ancien moudjahid algérien ayant combattu en Afghanistan en 1991. Personnage central de l’insurrection sahélienne, il avait dirigé plusieurs katibas affiliées au GIA, puis au GSPC, avant de rejoindre Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). En 2012, en rupture avec AQMI, il avait fondé son propre groupe, Les Signataires par le sang, à l’origine directe de l’opération de Tiguentourine. Quelques mois plus tard, il fusionnait avec le MUJAO pour former le mouvement Al-Mourabitoune. Aujourd’hui, le procès qui s’annonce représente un moment crucial pour les familles des victimes, les rescapés et l’opinion publique.
Il devrait permettre d’apporter de nouveaux éclairages sur l’organisation de cette attaque, les complicités éventuelles et les responsabilités individuelles. Douze ans après les faits, la justice est appelée à refermer l’un des chapitres les plus sombres du terrorisme en Algérie.
R.H.
