On nous avait vendu l’Amérique comme on vend une apparition. Une terre levée au-dessus des fatalités, un grand théâtre de lumière où chacun pouvait entrer pauvre et sortir légende. C’était le pays du possible, du recommencement, de la seconde naissance.
Pour des générations entières, les États-Unis ne furent pas seulement une puissance. Ils furent une promesse. Une religion profane. Une fabrique de vertige. Hollywood tournait et le monde rêvait. Les visages de cinéma remplaçaient nos saints et nos imams. Les actrices devenaient des constellations. Les acteurs prenaient la dimension des dieux de poche.
L’écran projetait moins des films qu’une manière d’hypnotiser la planète.Et puis il y avait «Dallas». «Dallas» et son pétrole en costume. «Dallas» et sa vulgarité dorée. «Dallas» et cette pédagogie du clinquant qui apprenait aux peuples à confondre richesse et grandeur, accumulation et civilisation.
On nous vendait des villas, des épaules carrées, des voitures interminables, des piscines bleues comme des mensonges neufs. On nous vendait une beauté manufacturée que nos rues ne connaissaient pas. On nous vendait le succès comme une simple affaire d’audace, comme si l’histoire n’était qu’un escalier mécanique et non une guerre sociale permanente.
On nous vendait le possible parce que, chez nous, on s’était parfois habitué à l’impossible. Nous avons longtemps regardé ce pays comme on regarde une vitrine en oubliant l’arrière-boutique. L’Amérique fut la plus grande entreprise de séduction politique jamais déployée par un empire moderne. Elle n’occupait pas seulement les territoires, elle occupait les imaginaires.
Elle n’envoyait pas seulement des soldats, elle expédiait des chansons, des séries, des jeans, des refrains, des blondes inaccessibles, des muscles de studios, des héros en Technicolor. Elle endormait les consciences à l’opium du rêve pour mieux installer sa domination dans les têtes avant de la consolider sur les mers, dans les banques et les puits de pétrole. Le génie américain fut d’abord celui du décor.
Faire oublier la soute par le lustre du salon. Faire oublier la poussière du massacre sous le maquillage du mythe. Faire passer la rapine pour de l’aventure, l’écrasement pour de la liberté, la prédation pour de la prospérité. Il fallait que le monde admire pour qu’il ne voie pas.
Or, dès qu’on gratte le vernis, quelle apparition surgit. Une Amérique moins impériale que brutale, moins civilisatrice que cow-boy, restée au fond fidèle à ses réflexes des saloons. La main sur le colt, l’œil sur la caisse, la morale dans la poche arrière. Un pays qui parle de droit en serrant son arme, qui invoque la paix en alimentant les guerres, qui bénit le commerce en pratiquant le pillage avec l’air offensé des bienfaiteurs incompris.
Sous le smoking de Wall Street, on retrouve souvent le bandit de grand chemin. Sous le drapeau, le coffre-fort. Sous le sermon démocratique, la vieille concupiscence impériale. L’Amérique n’a pas seulement aimé l’argent. Elle a aimé ce que l’argent permet de faire aux autres. Acheter. Soumettre. Punir. Renverser. Affamer. Récompenser. Corrompre…
Le Golfe a vu passer son avidité, l’Afrique ses appétits, le Venezuela ses griffes. Partout la même liturgie. Parler de stabilité, repartir avec le butin. Promettre l’ordre, organiser la dépendance. Vanter la modernité, laisser derrière soi des ruines bien comptées. Et voici que l’empire vacille. Non pas l’empire officiellement proclamé, car les États-Unis ont toujours préféré le masque de la vertu au visage nu de la domination.
Non pas César disant je suis César, mais le marchand jurant qu’il ne fait que rendre service pendant qu’il vide l’entrepôt. Ce qui tombe aujourd’hui, ce n’est pas seulement une suprématie géopolitique. C’est un prestige. C’est une mise en scène.
C’est le monopole du récit. Le monde commence à voir que le rêve américain fut aussi un anesthésiant de masse, une chanson destinée à couvrir le bruit des chaînes, un conte de fées écrit dans l’encre des rapports de force. La chute est toujours plus humiliante quand elle atteint un illusionniste.
Car on pardonne difficilement à celui qui a fait passer la domination pour du désir. Le grand enchanteur apparaît soudain comme un vieux prédateur mal peigné, ivre de sa propre légende, incapable de comprendre que la planète n’applaudit plus ses numéros usés. Il lui reste des armes, des dollars, des satellites, des studios, des think tanks et des porte-avions. Il lui manque l’essentiel. L’innocence du mensonge. Le crédit moral de la fable. L’Amérique avait promis le ciel aux peuples.
Elle leur a souvent livré la dépendance, la vulgarité triomphante et le commerce armé. Elle se rêvait phare du monde. Elle apparaît de plus en plus comme une foire gigantesque où la puissance se grime en vertu et le pillage en civilisation. Son vrai génie n’aura peut-être pas été de faire rêver le monde, mais de lui faire prendre ses intérêts pour un destin universel.
La supercherie fut brillante. Elle touche à sa fin. Et l’on découvre, derrière la statue, le comptable. Derrière le sourire, le prédateur. Derrière le rêve, la main qui fouille les poches du siècle.
S. Méhalla
