Face au déclin progressif de leurs propres réserves de gaz et à la nécessité de sécuriser leurs approvisionnements énergétiques, l’Allemagne et l’Espagne renforcent leur coopération avec l’Algérie. À Berlin comme à Madrid, le regard se tourne vers le Sud, où Alger s’impose comme un partenaire stratégique dans le domaine du gaz naturel et des énergies du futur.
Le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, effectuera, demain, une visite officielle à Berlin. Il sera reçu par le président fédéral Frank-Walter Steinmeier ainsi que par le chancelier Friedrich Merz. Cette visite devrait donner une nouvelle impulsion aux relations algéro-allemandes, notamment dans les secteurs de l’énergie, de l’hydrogène vert, de l’industrie, de l’investissement, des start-up et de la recherche scientifique.
Selon le quotidien allemand Handelsblatt, plusieurs déclarations d’intention destinées à renforcer le partenariat énergétique entre les deux pays devraient être signées à cette occasion. Des responsables allemands, dont le secrétaire d’État à l’Environnement Jochen Flasbarth et le secrétaire d’État à l’Économie Frank Wetzel, devraient participer à ces engagements.
Au centre des discussions figure l’augmentation des livraisons algériennes de gaz naturel liquéfié (GNL) vers l’Allemagne. En contrepartie, Berlin prévoit d’accompagner Alger dans la réduction des émissions de méthane liées à l’exploitation et au transport du pétrole et du gaz.
Pour l’Allemagne, cet accord dépasse la simple diversification des sources d’approvisionnement. Il s’agit également de démontrer qu’une coopération renforcée avec les pays producteurs de gaz peut être compatible avec les objectifs climatiques européens.
Le ministre allemand de l’Environnement, Carsten Schneider (SPD), estime que ce partenariat peut constituer un modèle de coopération avec les fournisseurs de GNL. De son côté, la ministre de l’Économie, KatherinaReiche (CDU), insiste sur la nécessité d’aider les partenaires énergétiques comme l’Algérie à répondre progressivement aux nouvelles exigences environnementales européennes.
Le méthane, un dossier sensible pour l’Allemagne
La question des émissions de méthane demeure, toutefois, un sujet de débat au sein du gouvernement allemand. Le règlement européen sur le méthane, dont l’application est prévue à partir du 1er janvier 2027, suscite des divergences entre le ministère de l’Environnement et celui de l’Économie. Une mesure que l’Algérie a dénoncée. Principal fournisseur africain d’hydrocarbures de l’UE, l’Algérie a pris position contre le Règlement européen sur les émissions de méthane, selon un communiqué du ministère algérien des Hydrocarbures publié le 25 juin dernier.
Soutenus dans leur démarche par le Qatar et les États-Unis, deux autres grands fournisseurs d’énergie du Vieux Continent, l’Algérie et le Nigeria ont exigé, dans une lettre ouverte adressée aux dirigeants européens, une révision urgente de cette mesure.
D’autant que, selon une nouvelle étude publiée par le cabinet CarbonLimits pour le Clean Air Task Force, l’Algérie apparaît comme le pays présentant le plus fort potentiel de réduction parmi les pays étudiés.
L’objectif affiché par Berlin est de concilier deux impératifs : garantir la sécuritéénergétique du pays tout en accélérant la réduction de l’empreinte climatique des hydrocarbures importés.
Le partenariat énergétique entre l’Algérie et l’Allemagne remonte à 2015. Il couvre notamment le développement des énergies renouvelables, des réseaux électriques et de la filière hydrogène. Il s’inscrit dans une stratégie plus large de Berlin, qui multiplie les accords énergétiques avec plusieurs pays producteurs, notamment le Canada, le Japon et les États-Unis, premier fournisseur de GNL de l’Allemagne et de l’Union européenne.
L’hydrogène vert, nouvel axe stratégique
Au-delà du gaz naturel, l’hydrogène vert devrait occuper une place centrale dans les discussions entre Alger et Berlin. Le projet du corridor sud de l’hydrogène prévoit l’acheminement de plusieurs millions de tonnes d’hydrogène renouvelable vers l’Europe, faisant de l’Algérie un acteur potentiel majeur dans cette nouvelle filière énergétique.
De son côté, Alger entend profiter de cette dynamique pour attirer davantage d’investissements étrangers, favoriser le transfert de technologies, développer la production locale et renforcer son écosystème d’innovation.
En 2025, l’Algérie s’est imposée comme l’un des principaux fournisseurs de gaz naturel de l’Union européenne, notamment grâce à ses infrastructures de transport par gazoduc et à ses capacités d’exportation de GNL.
Un forum d’affaires au programme
L’Algérie et l’Allemagne veulent renforcer leur coopération au-delà du gaz, notamment dans les énergies renouvelables et l’hydrogène vert. Grâce à son potentiel solaire, l’Algérie ambitionne de devenir un acteur clé de la transition énergétique, mais le développement de cette filière nécessite des investissements et des infrastructures adaptées.
Berlin et Alger cherchent également à attirer davantage d’investissements allemands à travers des projets communs. Pour ce déplacement, le président Tebboune devrait être accompagné d’une délégation composée de 100 à 150 opérateurs économiques publics et privés. Un forum d’affaires doit y présenter des projets de coopération et attirer de nouveaux investissements.
La coopération industrielle progresse toutefois, notamment dans la pharmacie, l’énergie et la réduction des émissions de méthane.
Relance d’un partenariat stratégique
Parallèlement, le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, effectuera une visite officielle en Algérie, la première depuis 2022. Ce déplacement marque une nouvelle étape dans le processus de normalisation des relations entre Alger et Madrid après une période de fortes tensions diplomatiques.
Pedro Sánchez doit rencontrer Abdelmadjid Tebboune afin d’aborder les perspectives de coopération bilatérale, avec un accent particulier sur l’énergie, les échanges commerciaux et les dossiers régionaux d’intérêt commun.
Cette visite intervient dans un contexte de rapprochement progressif entre les deux pays, qui cherchent désormais à reconstruire un partenariat fondé sur leurs intérêts économiques et stratégiques communs.
La coopération énergétique devrait occuper une place majeure dans les discussions. L’Algérie demeure un fournisseur essentiel de gaz naturel pour l’Espagne, représentant environ un tiers de ses importations. Après avoir été temporairement dépassée par les États-Unis lors des récentes crises énergétiques, Alger a retrouvé une position centrale grâce notamment au gazoduc Medgaz.
Medgaz, un lien énergétique d’importance
Le gazoduc Medgaz, qui relie directement l’Algérie à l’Espagne via la Méditerranée et arrive à Almería, constitue aujourd’hui l’unique voie d’acheminement direct du gaz algérien vers le marché espagnol.
Cette infrastructure dispose actuellement d’une capacité d’environ 10,16 milliards de mètres cubes par an. Une augmentation d’environ un milliard de mètres cubes supplémentaires est envisagée afin de répondre à la demande espagnole.
Le groupe espagnol Naturgy joue un rôle majeur dans cette relation énergétique grâce à son partenariat historique avec Sonatrach. Les deux entreprises sont notamment associées dans Medgaz, pilier de la coopération gazière entre les deux pays.
Selon plusieurs médias espagnols, Pedro Sánchez devrait être accompagné de plusieurs dirigeants du secteur énergétique, parmi lesquels Francisco Reynés, président de Naturgy, Maarten Wetselaar, directeur général de Moeve, Josu Jon Imaz, directeur général de Repsol, ainsi qu’Arturo Gonzalo, directeur général d’Enagás.
Cette présence souligne l’importance accordée par Madrid au renforcement des liens énergétiques avec Alger.
Vers une nouvelle étape des relations algéro-espagnoles
La visite de Pedro Sánchez doit également préparer la prochaine réunion de haut niveau entre l’Espagne et l’Algérie, prévue avant la fin de l’année. Cette rencontre devrait ouvrir la voie à de nouveaux accords dans plusieurs secteurs.
La crise diplomatique entre les deux pays avait éclaté en mars 2022, après le changement de position du gouvernement espagnol sur le dossier du Sahara occidental et son soutien au plan marocain d’autonomie. Depuis, Alger et Madrid ont engagé un processus progressif de rétablissement de la confiance.
Aujourd’hui, l’énergie apparaît comme le principal moteur de ce rapprochement. Alors que l’Europe cherche à sécuriser ses approvisionnements et à préparer sa transition énergétique, l’Algérie entend consolider son rôle de partenaire incontournable sur le continent.
Smail Rouha
