«La justice est la patrie des esprits lucides.» Albert Camus
Par M. Bellahi, homme politique mauritanien
«Le Maroc ne négociera qu’avec l’Algérie, pas avec le Front Polisario.». Cette phrase, prononcée par le représentant du Maroc aux Nations unies, a résonné comme un écho d’un autre temps, celui où les peuples colonisés étaient représentés malgré eux. Elle paraît anodine, presque protocolaire, une question de format, de procédure, mais elle porte en elle une négation: celle du peuple sahraoui lui-même.
Depuis 1963, le Sahara Occidental est inscrit sur la liste des territoires à décoloniser. Depuis 1991, la communauté internationale reconnaît le droit de son peuple à un référendum d’autodétermination. Refuser de parler à ses représentants, c’est nier l’essence de ce droit. Une négociation sans la partie concernée n’est qu’un décor : un théâtre diplomatique destiné à masquer l’absence de volonté politique.
Derrière cette phrase, apparemment neutre, se profile une stratégie calculée : transformer un conflit de décolonisation en un différend bilatéral entre États, pour mieux en effacer la substance humaine et historique. Car si le Sahara devient un simple litige régional, il cesse d’être un peuple en attente de justice. C’est une manœuvre habile, mais profondément contraire à la vérité du dossier : le Sahara Occidental n’est pas un enjeu de souveraineté marocaine, ni un prolongement de l’Algérie; il est un peuple vivant, porteur d’un droit imprescriptible.
Faire de l’Algérie l’unique interlocuteur, c’est enfermer la légalité internationale dans une impasse. Rabat sait qu’Alger refusera toute discussion qui exclut le Polisario, et pourra ensuite désigner son voisin comme responsable du blocage. C’est une mécanique éprouvée : créer la condition de l’échec pour mieux s’en déclarer victime. En politique comme dans la guerre, il est parfois plus utile d’entretenir le gel que de risquer le dégel.
Ainsi, derrière les discours de bonne volonté et les appels à la stabilité, s’avance un projet : celui de verrouiller le processus sous couvert de dialogue. On parle de développement, d’autonomie, de prospérité, tout sauf du cœur du problème : le droit d’un peuple à choisir son destin. Mais ce droit n’appartient ni au Maroc, ni à l’Algérie. Il appartient à ceux qui ont enterré leurs morts dans le sable du Sahara, à ceux qui ont grandi sous les tentes de Tindouf, à ceux qui attendent encore que la justice des hommes rejoigne celle du désert.
La fatigue gagne, parfois. Cinquante ans d’attente, de négociations suspendues, de résolutions répétées comme des prières : cela use les cœurs. Pourtant, les Sahraouis ne doivent pas renoncer. Car leur combat n’est pas celui du temps court, mais celui du temps juste. Le droit international est lent, mais il ne s’éteint pas. On peut le contourner, le retarder, le travestir, mais on ne peut pas le détruire. Il renaît dans la patience des peuples, comme un feu sous la cendre.
Albert Camus écrivait que la justice est la patrie des esprits lucides. C’est bien de cela qu’il s’agit ici : d’une lucidité contre l’oubli. La cause sahraouie n’est ni une croisade ni un mythe, mais une exigence de vérité. Le droit d’un peuple à nommer sa propre histoire, à choisir ses institutions, ses alliances, son avenir. Ce droit n’appartient à aucune chancellerie, il ne peut être concédé ni confisqué. Il ne sera entier que le jour où le peuple sahraoui aura voté librement, sous l’égide des Nations unies.
L’Algérie peut être un soutien, le Maroc un voisin, mais aucun des deux ne peut parler à la place du peuple concerné. Exclure le Polisario du dialogue, c’est retirer la voix même du Sahara de la table des hommes. C’est faire de la négociation un monologue et de la paix une mise en scène. Un peuple ne disparaît pas parce qu’on cesse de le nommer. Le Sahara Occidental continuera d’exister tant qu’un seul de ses enfants refusera de se taire, et tant qu’il y aura, quelque part, des consciences pour dire que la paix véritable ne se bâtit pas sur le silence.
Le jour viendra où la justice cessera d’être un mot et redeviendra une promesse. Alors, le Sahara ne sera plus un dossier ni une zone grise de cartes diplomatiques, mais une terre habitée par un peuple libre d’avoir choisi. Et ce jour-là, les hommes comprendront que l’on ne bâtit pas la stabilité sur le reniement, ni la paix sur l’oubli car un peuple ne se négocie pas. Il se consulte.
L.B.
