En associant les Émirats arabes unis au développement du futur Rafale F5, la France ne négocie pas seulement le financement d’un avion de combat. Elle ouvre un dossier sensible où se croisent souveraineté technologique, ambitions industrielles émiraties et recomposition des partenariats militaires au Maghreb.
L’histoire commence en décembre 2021, lorsque les Émirats arabes unis commandent 80 avions Rafale F4 à la France. Un contrat historique d’environ 16 milliards d’euros qui consacre Abou Dhabi comme l’un des principaux clients de l’industrie aéronautique militaire française.
Cinq ans plus tard, les ambitions ont changé d’échelle. Il ne s’agit plus seulement d’acheter des avions, mais de participer au développement de leur prochaine génération technologique.
Le Rafale F5, dont la mise en service est envisagée à l’horizon des années 2030, doit intégrer des capacités de combat collaboratif avec des drones, des systèmes électroniques avancés et de nouveaux équipements destinés à améliorer ses performances face aux défenses aériennes modernes.
Une évolution qui coûte cher.
Paris cherche donc à partager une partie de la facture avec ses partenaires. Selon les informations rapportées par Reuters, la participation émiratie envisagée pourrait atteindre 3,5 milliards d’euros sur un programme évalué à plusieurs milliards.
En contrepartie, Abou Dhabi entend obtenir davantage qu’une simple place de client privilégié. Des retombées industrielles, des compétences technologiques et un rôle dans le développement du programme.
C’est précisément là que commencent les difficultés.
Le contrôle de la technologie, le véritable enjeu
Le 20 octobre 2026, Paris et Abou Dhabi ont annoncé un accord intergouvernemental destiné à relancer leur coopération autour du Rafale F5.
L’accord politique ne règle cependant pas toutes les questions industrielles.
Qui financera les différents équipements ? Quelles entreprises bénéficieront des contrats ? Jusqu’où la France acceptera-t-elle d’ouvrir ses technologies sensibles ? Les Émirats disposeront-ils de capacités de maintenance, de fabrication ou de développement de certains systèmes ?
Ces interrogations sont déterminantes.
La France possède avec le Rafale un instrument de souveraineté militaire et industrielle. Son développement mobilise Dassault Aviation, Safran, Thales, MBDA et un vaste réseau de sous-traitants.
Pour Paris, attirer des financements étrangers présente un avantage évident, mais implique de préserver la maîtrise des technologies stratégiques.
Pour Abou Dhabi, participer financièrement sans obtenir de véritables retombées industrielles présenterait un intérêt plus limité.
Les deux partenaires doivent donc trouver un équilibre entre coopération et souveraineté.
Il faut néanmoins distinguer les négociations d’un transfert effectif de technologie. Aucun accord public ne permet aujourd’hui d’affirmer que les Émirats auront accès à l’ensemble des systèmes sensibles du Rafale F5.
Le Maroc entre dans l’équation
C’est dans ce contexte qu’un autre développement mérite une attention particulière.
Le 9 octobre 2026, le groupe émirati EDGE, spécialisé dans les industries de défense, a annoncé des accords de coopération avec le Maroc.
Ils concernent notamment les armements destinés aux drones et l’étude de capacités locales de production d’armes légères et de moteurs aéronautiques.
Ces accords témoignent d’une ambition marocaine de développer progressivement une industrie nationale de défense, réduire certaines dépendances extérieures et attirer des partenaires capables d’apporter des compétences industrielles.
Pour les Émirats, le Makhzen représente un partenaire économique et militaire en Afrique du Nord, avec lequel les relations sont déjà anciennes.
Le rapprochement franco-émirati autour du Rafale F5 et la coopération maroco-émiratie ne relèvent toutefois pas d’un programme industriel unique.
Aucun élément vérifié ne démontre que les technologies du Rafale seraient destinées au Maroc.
Cette distinction est essentielle pour éviter de transformer une convergence de partenariats en accusation géopolitique dépourvue de preuves.
Mais elle n’interdit pas d’examiner les conséquences régionales de ces coopérations.
L’Algérie face à l’évolution des partenariats militaires
Pour Alger, l’intérêt de ces développements réside moins dans la perspective immédiate d’un transfert de technologie que dans l’évolution des relations militaires entre trois partenaires : la France, les Émirats arabes unis et le Maroc.
La France entretient des relations étroites avec Rabat, renforcées par son soutien au plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental.
Les Émirats développent parallèlement leurs investissements et leurs partenariats industriels au Maroc.
Dans le même temps, les relations entre Alger et Abou Dhabi se sont profondément détériorées, jusqu’à la rupture diplomatique annoncée en septembre 2026.
Quant aux relations franco-algériennes, elles restent marquées par de graves divergences politiques et diplomatiques.
Cette configuration place l’Algérie devant un environnement régional en évolution.
Il serait excessif d’en conclure à l’existence d’un axe militaire constitué contre Alger. Les accords industriels, même stratégiques, ne démontrent pas à eux seuls une coordination hostile.
En revanche, ils peuvent contribuer à modifier, à moyen terme, les capacités technologiques et industrielles disponibles dans la région.
C’est précisément sur ce terrain que l’analyse doit porter.
Le Makhzen cherche à développer une base industrielle militaire. Les Émirats veulent accroître leur autonomie technologique. La France entend préserver son industrie aéronautique tout en élargissant ses partenariats financiers.
L’Algérie, de son côté, doit apprécier ces évolutions au regard de ses propres programmes de modernisation militaire, de ses partenariats internationaux et de ses besoins de souveraineté industrielle.
Abou Dhabi, investisseur ou futur partenaire technologique incontournable ?
La question dépasse le seul Maghreb.
Depuis plusieurs années, les Émirats arabes unis cherchent à dépasser leur statut d’importateur d’armements pour devenir un acteur de la production et de l’innovation militaire.
Le groupe EDGE incarne cette stratégie.
Son développement dans les drones, les missiles, les systèmes électroniques et les équipements militaires accompagne une politique de diversification économique.
Les partenariats avec la France et le Maroc s’inscrivent dans cette logique, même si leur portée industrielle réelle devra être mesurée à partir des investissements réalisés et des technologies effectivement maîtrisées.
L’enjeu est donc de savoir si Abou Dhabi restera principalement un acheteur et un financeur ou deviendra un partenaire capable de participer durablement à la conception et à la fabrication de systèmes militaires avancés.
Dans cette perspective, le Rafale F5 constitue un dossier particulièrement révélateur.
La nouvelle bataille des rapports de force
Pendant longtemps, la puissance militaire d’un État était principalement appréciée à travers ses effectifs, ses avions, ses blindés et ses missiles.
Ces indicateurs restent essentiels, mais ils ne suffisent plus.
La maîtrise des logiciels, de l’intelligence artificielle, des drones, de la guerre électronique et des chaînes de production devient un facteur déterminant de l’autonomie stratégique.
Le dossier Rafale F5 illustre cette transformation.
Pour la France, il s’agit de financer l’avenir de son aviation de combat sans compromettre sa souveraineté industrielle.
Pour les Émirats, l’objectif est d’acquérir des compétences et de renforcer leur place dans les industries de défense.
Pour le Maroc, les partenariats avec Abou Dhabi ouvrent des perspectives de développement industriel.
Pour l’Algérie, l’enjeu consiste à suivre ces évolutions avec précision, en distinguant les annonces politiques des capacités réellement acquises.
La véritable question n’est pas seulement de savoir qui achètera les avions de demain. Elle est de savoir qui maîtrisera les technologies permettant de les construire, de les moderniser et de les faire évoluer.
Sur ce terrain, les accords conclus aujourd’hui pourraient avoir des conséquences bien au-delà du marché aéronautique français.
Synthèse S. Méhalla
