Par Redwane Malek
La Tunisie est aujourd’hui au croisement de plusieurs dynamiques régionales qui dépassent largement ses frontières. Sa position géostratégique touche directement à l’équilibre maghrébin, à la sécurité des frontières et, en arrière-plan, au périmètre stratégique de l’Algérie.
Derrière les tensions diplomatiques avec Rabat, l’activisme économique d’Abou Dhabi et la proximité géographique des forces de Khalifa Haftar, se dessine une même réalité d’un espace convoité par plusieurs puissances régionales. L’enjeu n’est donc pas seulement tunisien.
Pour comprendre la configuration actuelle, il faut revenir à l’été 2022. La crise entre Tunis et Rabat éclate lorsque le président Kaïs Saïed accueille à Tunis Brahim Ghali, dirigeant du Front Polisario, à l’occasion du sommet TICAD 8. Le Maroc rappelle alors son ambassadeur et se retire de la conférence. Tunis réagit à son tour par le rappel de son représentant diplomatique à Rabat.
L’incident n’est pas anodin. Il rompt avec la prudence traditionnellement observée par la Tunisie dans le dossier du Sahara occidental. Rabat y voit une remise en cause de sa position, tandis que Tunis réaffirme sa neutralité et son attachement à la légalité internationale.
Depuis, les relations bilatérales n’ont pas retrouvé leur niveau antérieur. La crise n’a certes pas débouché sur une rupture formelle, mais elle a créé une ligne de fracture durable au sein du Maghreb. Cette séquence constitue le premier élément d’une équation devenue plus complexe : une Tunisie dont la relation avec l’Algérie s’est densifiée, un Maroc désireux de contenir toute évolution susceptible de renforcer Alger, et des Émirats qui ont développé, depuis plusieurs années, une politique d’influence beaucoup plus affirmée en Afrique du Nord.
Abou Dhabi : L’influence par l’économie
La puissance émiratie ne repose pas uniquement sur les instruments militaires.
Elle s’exerce également par le capital, les investissements, les infrastructures, l’énergie et les mécanismes financiers.
La Tunisie constitue, à cet égard, un terrain particulièrement sensible. Son économie, confrontée à des contraintes de financement extérieur et à d’importants besoins d’investissement, offre mécaniquement aux capitaux étrangers une capacité d’influence supérieure à leur seul poids économique.
Il faut toutefois éviter une lecture simpliste. Le prêt de 312 millions de dollars accordé à la Tunisie en juillet 2026 par le Fonds monétaire arabe relève officiellement du financement de la stabilité économique et des besoins de balance des paiements. L’accord, signé entre Tunis et le FMA, prévoit un décaissement en trois tranches.
Le fait que le siège du Fonds soit à Abou Dhabi a transformé automatiquement ce financement en instrument politique émirati dans une région où la puissance financière accompagne fréquemment la puissance diplomatique et la maîtrise des leviers économiques mérite d’être observée avec attention.
La question fondamentale est de déterminer si l’accumulation de positions économiques, énergétiques, financières et immobilières finit par produire une capacité d’influence stratégique.
Des projets qui illustrent une influence à géométrie variable
L’histoire récente des investissements du Golfe en Tunisie montre précisément cette ambiguïté. Le projet Tunis Sports City, porté par le groupe Bukhatir, avait été lancé avant la révolution de 2011 et devait transformer une vaste zone du Grand- Tunis en complexe immobilier et sportif. Le projet a connu des interruptions et des relances successives sans atteindre les ambitions initiales.
Même constat pour le projet de la Porte de la Méditerranée, associé à Sama Dubai et à Dubai Holding, dont les ambitions immobilières étaient considérables avant d’être stoppées par les bouleversements politiques et économiques de l’après-2011.
La relation entre Tunis et Abou Dhabi doit donc être lue à partir de projets effectivement réalisés, et non uniquement à partir des promesses d’investissement.
C’est dans le secteur énergétique que l’empreinte émiratie apparaît aujourd’hui de manière plus concrète.
Kaïrouan : Quand le capital devient infrastructure
La centrale photovoltaïque de Kairouan constitue un exemple tout aussi tangible. Développée par AMEA Power, entreprise basée aux Émirats arabes Unis, en partenariat avec les autorités tunisiennes et plusieurs institutions financières internationales, elle a été mise en service en décembre 2025 avec une capacité de 120 mW.
La Banque africaine de développement souligne qu’il s’agit de la première centrale tunisienne dépassant 100 mW et de la première à injecter de l’électricité renouvelable sur le réseau haute tension de 225 kV de la STEG.
La centrale de Kairouan constitue en elle-même un instrument de pression politique. Elle montre, cependant, comment l’influence économique peut progressivement s’inscrire dans les secteurs régaliens et structurants d’un État.
L’agriculture et la sécurité alimentaire constituent un autre domaine appelé à prendre de l’importance. Les Émirats, fortement dépendants des importations alimentaires, cherchent à diversifier leurs sources d’approvisionnement et leurs investissements agricoles. La Tunisie, avec ses terres agricoles, ses capacités agroalimentaires, est un partenaire intéressant.
Ainsi se construit une influence qui n’a pas besoin de prendre la forme d’une tutelle pour devenir stratégique.
Haftar : Le volet sécuritaire
À l’est, la Libye constitue le facteur de sécurité le plus sensible et derrière la question libyenne apparaît la figure de Khalifa Haftar.
Le rôle des Émirats dans le soutien à Haftar est abondamment documenté. Carnegie Endowment rappelle que les forces de l’Est libyen ont bénéficié d’un soutien émirati, notamment sous la forme de drones armés, durant l’offensive contre Tripoli. Ces systèmes avaient une portée opérationnelle susceptible d’avoir des implications directes pour la sécurité tunisienne.
Cette réalité suffit à expliquer pourquoi Tunis observe avec prudence l’évolution du rapport de forces en Libye.
La Tunisie partage avec la Libye des flux humains, commerciaux, énergétiques et sécuritaires. Toute militarisation durable de l’Ouest ou du Sud-Ouest libyen produit mécaniquement des conséquences de l’autre côté de la frontière.
La frontière tuniso-libyenne constitue, ainsi, la première profondeur stratégique de la Tunisie et lorsque des forces liées à Haftar consolident leur présence dans le Sud libyen, la question cesse d’être exclusivement libyenne.
De la Libye à la Tunisie, le risque de la contagion
Le danger pour Tunis relève dans la fragmentation de la Libye qui a ouvert la voie à des réseaux de contrebande, des économies parallèles, des trafics d’armes, de carburants, de stupéfiants et de médicaments psychotropes qui traversent les frontières. Elle a également favorisé l’apparition d’acteurs armés dont les loyautés peuvent évoluer au gré des intérêts locaux.
Dans ce contexte, la frontière devient une zone de vulnérabilité permanente. La Tunisie doit simultanément surveiller le terrorisme résiduel, les trafics transfrontaliers, les migrations et les effets de la militarisation libyenne.
C’est précisément là que la géopolitique rejoint la sécurité intérieure : ce qui se joue à plusieurs centaines de kilomètres de Tunis peut produire ses effets dans les villes tunisiennes.
Le Maroc dans l’équation
C’est à ce stade que la dimension marocaine prend toute son importance. La crise de 2022 a démontré que le dossier sahraoui pouvait provoquer une rupture diplomatique entre Rabat et Tunis. Elle a également révélé la sensibilité marocaine à tout rapprochement tunisien avec les acteurs favorables au droit du peuple sahraoui à l’autodétermination.
L’alliance opérationnelle formellement établie entre Rabat, Tel Aviv, Abou Dhabi et Haftar contre Tunis est avérée.
.Le vrai enjeu : Le modèle politique tunisien
La question centrale dépasse donc les investissements ou les mouvements militaires et concerne le modèle politique que certains acteurs régionaux souhaitent voir émerger en Afrique du Nord.
Abou Dhabi a construit, au cours de la dernière décennie, une doctrine régionale fondée sur la stabilité autoritaire, la lutte contre les Frères musulmans et la méfiance envers les forces politiques issues de l’Islam politique. Plusieurs analyses consacrées à la Libye ont documenté cette orientation dans le soutien apporté à Haftar.
En Tunisie, Kaïs Saïed a profondément reconfiguré le système politique tunisien et marginalisé Ennahdha. Mais cela ne signifie pas que Tunis soit devenue un prolongement de la politique émiratie. Le président tunisien conserve des positions qui ne correspondent pas entièrement aux priorités d’Abou Dhabi, notamment sur la question palestinienne et la normalisation avec Israël. La relation particulière entre Tunis et Alger constitue également un élément dont les acteurs régionaux tiennent compte. C’est cette autonomie relative qui fait de la Tunisie un partenaire à courtiser plutôt qu’un allié acquis.
L’Algérie, l’implicite du dossier
Derrière la question tunisienne apparaît finalement un enjeu plus large : celui du périmètre stratégique algérien.
L’Algérie et la Tunisie entretiennent une relation sécuritaire, énergétique et politique particulière.
La Tunisie reste pourtant loin du scénario libyen.
Son armée appartient à une tradition républicaine différente. Son État conserve des structures centralisées. Ses institutions sécuritaires disposent d’une expérience importante du contrôle territorial. Sa coopération militaire avec les États-Unis et ses relations avec l’Europe constituent également des facteurs de
contrepoids. Surtout, la Tunisie ne connaît pas la fragmentation territoriale, ne peut être réduite à une pièce interchangeable sur l’échiquier régional.
L’Algérie face à une nouvelle donne maghrébine
Pour Alger, la question est donc moins celle d’une menace immédiate que celle de l’évolution progressive de son environnement stratégique.
À l’ouest, le Maroc approfondit ses partenariats avec Israël et plusieurs puissances internationales.
Au Sud, l’espace sahélien connaît une recomposition militaire et politique sans précédent. À l’Est, la Libye reste fragmentée et exposée aux influences extérieures.
Entre ces trois espaces, la Tunisie demeure un pays charnière.
C’est pourquoi toute tentative de redessiner les équilibres tunisiens aurait nécessairement des répercussions sur l’ensemble du Maghreb. La véritable bataille n’est peut-être donc pas celle de Tunis. Elle est celle de l’environnement stratégique de Tunis.
Et autour de ce verrou, les influences se rapprochent, les intérêts se croisent et les lignes de fracture maghrébines se déplacent.
C’est pourquoi l’évolution de la relation entre Tunis, Abou Dhabi, Rabat et les forces de l’Est libyen mérite d’être suivie non comme une succession d’épisodes séparés, mais comme les composantes d’une même mouvance régionale.
Redwane Malek
