Près de 90% des échanges reposent sur le trade finance, tandis que les matières premières sont dominées par la spéculation. Une mondialisation pilotée par les marchés.
La CNUCED tire la sonnette d’alarme. Dans son Trade and Development Report 2025, dévoilé à Londres, l’organisation dresse un diagnostic sans équivoque : le commerce mondial ne se comprend plus à partir des usines, des ports ou des chaînes d’approvisionnement, mais à travers les marchés financiers.
« Trade is not just a chain of suppliers. It is a network of production and exchanges shaped by finance », rappelle Rebeca Grynspan, Secrétaire générale de l’institution. Une phrase clé, qui résume la bascule silencieuse de l’économie mondiale.
Depuis le choc inflationniste de 2022 et le resserrement monétaire qui a suivi, la finance a repris la main sur la dynamique des échanges internationaux.
La CNUCED constate désormais que les conditions financières influencent les flux commerciaux presque autant que l’activité économique réelle. En clair : ce ne sont plus les besoins réels qui dictent le commerce, mais le coût de l’argent. Lorsque les taux montent, les échanges ralentissent ; lorsqu’ils s’assouplissent, les cargaisons repartent. Le commerce suit la courbe des taux, non plus celle de la demande.
Cette transformation est renforcée par un fait massif : près de 90 % du commerce mondial dépend du trade finance. Sans crédits documentaires, garanties bancaires, lignes de liquidité, la quasi-totalité des transactions internationales s’arrêterait.
La mondialisation n’est plus un simple échange de biens, mais un mécanisme financier sophistiqué, où chaque conteneur repose sur une chaîne de financement. Un « financement des flux » qui conditionne désormais la géographie même du commerce.
L’autre fracture relevée par la CNUCED est la financiarisation extrême des marchés de matières premières. Le prix du pétrole, du gaz, du blé ou du cuivre obéit de plus en plus à des arbitrages spéculatifs, à des opérations de couverture, à des stratégies de portefeuille – parfois déconnectées des volumes réellement disponibles. Les grandes bourses de matières premières pèsent désormais davantage que les ports et les silos. Résultat : volatilité accrue, prix parfois aberrants, et vulnérabilités nouvelles pour les pays dépendants des importations alimentaires ou énergétiques.
Ce glissement vers une « mondialisation financière » fait émerger plusieurs risques. D’abord, une instabilité systémique : si la liquidité se contracte, les échanges se paralysent, même en l’absence de crise réelle.
Ensuite, un affaiblissement de la souveraineté commerciale des pays en développement, souvent exclus des mécanismes de financement les plus sophistiqués. Enfin, une asymétrie croissante entre le poids des acteurs financiers et celui des producteurs physiques : les premiers orientent les prix, les seconds les subissent.
La CNUCED appelle donc à un rééquilibrage. Il ne s’agit pas de renoncer aux marchés financiers, mais de réencastrer
la finance dans l’économie réelle, pour reprendre l’expression de Polanyi. Stabiliser les mécanismes de financement, réduire la spéculation excessive, renforcer la coopération multilatérale : autant de pistes pour éviter que le commerce mondial ne devienne l’otage des cycles financiers.
Car au fond, le message du rapport est limpide : tant que la finance régira les échanges, la mondialisation restera fragile, instable et asymétrique. Et c’est là que se jouera l’économie mondiale des prochaines années : dans la bataille pour reprendre la main sur un commerce devenu, plus que jamais, l’ombre portée des marchés financiers.
Synthèse S. M.
