Face aux bouleversements accélérés de l’ordre international, le chef d’état-major de l’Armée nationale populaire met en garde contre une recomposition géopolitique profonde et appelle les pays du Sud, dont l’Algérie, à renforcer leur autonomie stratégique dans un monde de plus en plus instable.
Dans un contexte international en mutation rapide, marqué par l’intensification des rivalités entre grandes puissances, le général d’armée Saïd Chanegriha, ministre Délégué auprès du ministère de la Défense nationale, a livré une lecture lucide des défis stratégiques contemporains.
À l’occasion de la 19e session du conseil d’orientation de l’École supérieure de guerre, Saïd Chanegriha a souligné que «le contexte géopolitique actuel est marqué par des transformations dans les équilibres internationaux ouvrant la voie à un nouvel ordre mondial, ce qui place les pays du Sud devant des choix géopolitiques complexes». Un message s’inscrivant dans une vision globale : celle d’un monde entré dans une phase de recomposition profonde.
«Le contexte géopolitique mondial actuel connaît des transformations dans les équilibres internationaux, ouvrant la voie à un nouvel ordre mondial, ce qui place les pays du Sud devant des choix stratégiques complexes», a-t-il mis en avant. «Désormais, la position des Etats ne repose plus sur les gloires du passé, mais dépend de leur capacité à renforcer, de manière continue, les potentiels géostratégiques et systémiques de l’Etat, à consolider leur résilience populaire et économique, ainsi qu’à adapter leurs systèmes de défense et à développer leurs capacités scientifiques et technologiques.
Dans ce cadre, l’anticipation dans la planification, la flexibilité dans la prise de décision et la capacité à mobiliser les ressources de l’Etat et ses atouts comparatifs constituent des garants essentiels de sa présence active dans un monde instable et en perpétuel changement», a précisé Saïd Chanegriha.
Dans ce contexte précis, le général d’armée a insisté sur le fait que «l’ANP poursuit l’adaptation de nos systèmes de défense dans toutes leurs dimensions». Une adaptation tributaire du «développement des capacités technologiques des systèmes d’armes, de la préparation d’une ressource humaine et sa formation dans l’exploitation de ces systèmes avec compétence et efficacité, ainsi que par la sécurisation des chaînes d’approvisionnement nationales et la domiciliation de l’industrie de défense».
L’évocation d’un «nouvel ordre mondial» traduit une réalité désormais largement admise : l’érosion du système dominé par les États-Unis depuis la fin de la guerre froide. L’émergence de nouvelles puissances, notamment la Chine, et le retour affirmé de la Russie redessinent les équilibres globaux, accélérant la transition vers une forme de multipolarité.
Dans ce nouvel environnement, les rapports de force ne sont plus figés. Ils deviennent fluides, évolutifs, et souvent imprévisibles. Les alliances se recomposent, tandis que les logiques de blocs rigides cèdent la place à des partenariats opportunistes.
Les pays du Sud au cœur des rivalités
Longtemps considérés comme périphériques, les pays du Sud s’imposent, désormais, comme des acteurs stratégiques convoités. L’Algérie illustre parfaitement cette évolution : loin d’être un simple terrain d’influence, elle se positionne comme un acteur à part entière dans les dynamiques régionales et internationales.
Face à cette situation, le défi n’est plus seulement de préserver une posture de non-alignement, mais de pratiquer un équilibrage stratégique actif, tirant parti des rivalités entre puissances tout en consolidant son autonomie.
Cette approche s’inscrit dans une logique pragmatique, où la souveraineté ne repose plus sur des principes déclaratifs, mais sur des capacités concrètes : puissance économique, maîtrise technologique et efficacité militaire.
Le Sahel, épicentre des tensions régionales
Cette recomposition globale trouve une résonance particulière dans l’environnement immédiat de l’Algérie. L’espace sahélo-saharien, en proie à une instabilité persistante, concentre aujourd’hui des enjeux sécuritaires majeurs.
La prolifération de groupes armés affiliés à des organisations telles que Al-Qaïda ou État islamique, conjuguée à la fragilité des États et à l’intensification des rivalités d’influence étrangères, transforme la région en un théâtre stratégique complexe.
Dans ce contexte, l’Algérie cherche à maintenir une position d’équilibre : garantir sa sécurité sans s’engager dans des conflits ouverts, tout en affirmant son rôle de pôle de stabilité régionale.
Montée des guerres hybrides
Au-delà des menaces classiques, le discours met en lumière une transformation profonde de la conflictualité.
Les confrontations contemporaines prennent de plus en plus la forme de guerre hybride, combinant actions militaires limitées, pressions économiques, cyberattaques et campagnes de désinformation.
«Parallèlement, l’ANP contribue à forger une conscience sociétale résiliente face à la désinformation et aux manipulations cognitives, capable de résister aux guerres psychologiques hostiles, et ce, en œuvrant de concert avec le dispositif médiatique national pour démanteler les propagandes hostiles et dévoiler les mécanismes de manipulation des esprits, et de ce fait, façonner un narratif national unificateur au service des intérêts vitaux de l’Etat», a souligné le chef d’état-major de l’ANP.
La guerre informationnelle devient ainsi un levier central. L’objectif n’est plus nécessairement de vaincre un adversaire sur le champ de bataille, mais d’éroder sa cohésion interne, de fragiliser ses institutions et d’influencer les perceptions.
Dans cette optique, la résilience sociétale et la maîtrise du narratif national s’imposent comme des dimensions essentielles de la sécurité.
Vers une doctrine de puissance autonome
Face à ces défis multidimensionnels, l’orientation stratégique affichée est claire : construire une puissance autonome, capable de résister aux pressions extérieures et de défendre ses intérêts vitaux.
Une stratégie impliquant une modernisation continue de l’Armée nationale populaire, mais aussi le développement d’une base industrielle de défense, le renforcement de la souveraineté économique et la sécurisation des chaînes d’approvisionnement.
Au-delà du seul domaine militaire, c’est une vision globale de la puissance qui se dessine — une puissance fondée sur la capacité d’anticipation, d’adaptation et de résilience dans un monde incertain.
Ces «sommations» du général d’armée Saïd Chanegriha interviennent dans le sillage de son dernier discours tenu lors de la cérémonie de présentation des vœux à l’occasion de la fête de l’Aïd El Fitr. Dans un discours d’une importance stratégique capitale, le général d’armée Saïd Shengriah a lancé un avertissement clair sur la scène internationale, tout en soulignant l’urgence de comprendre les mutations géopolitiques accélérées et dangereuses que connaît le monde actuel.
Dans son intervention, le général d’armée a mis en garde contre «le retour inquiétant de l’option de guerre et aux interventions militaires, le déclin de la place des organisations multilatérales et le mépris des principes du droit international, ce qui peut porter atteinte à la souveraineté des Etats et à leurs choix nationaux».
Ce constat lucide pointe du doigt le déclin du multilatéralisme et le mépris des règles qui protègent normalement la souveraineté des nations. Face à ces menaces qui pèsent lourdement sur les choix nationaux, Saïd Chanegriha a appelé à
«rehausser le niveau de conscience, avec un haut degré de professionnalisme et une proactivité clairvoyante, face aux profondes mutations géopolitiques que connaît le monde, particulièrement quant à leurs répercussions sur les pays du Sud». Le message est direct, les pays du Sud et l’Algérie en tête doivent être prêts à faire face aux répercussions de ces bouleversements mondiaux profonds.
Une vision proactive pour garantir la stabilité et défendre l’intégrité de l’État dans un monde en plein chaos.
En clair, le message du général d’armée est clair. Au monde : l’Algérie veut être un acteur, pas un terrain d’influence, aux partenaires : elle ne s’alignera pas automatiquement, et en interne, il appelle à la nécessité de renforcer l’État et la société.
En filigrane, le message est sans équivoque : dans un système international fragmenté, la crédibilité des États ne se mesure plus à leur positionnement idéologique, mais à leur capacité réelle à agir, à se protéger et à peser sur leur environnement stratégique.
Smail Rouha
