Hier encore, les États-Unis prêchaient les vertus du libre-échange avec la ferveur d’un missionnaire débarquant sur une île inconnue.
Les marchandises devaient circuler, les capitaux voyager, les marchés s’ouvrir et le monde entier s’incliner devant la religion du commerce sans frontières. Puis survint l’intelligence artificielle. Et soudain, les apôtres de l’ouverture découvrirent les charmes oubliés du cadenas.
Le raisonnement est désormais limpide. Lorsque les autres fabriquent des tee-shirts, la mondialisation est un bienfait. Lorsqu’ils commencent à fabriquer des puces, des algorithmes et des supercalculateurs, elle devient une menace pour la sécurité nationale.
À écouter certains responsables américains, l’intelligence artificielle devrait rester enfermée dans un coffre-fort gardé par des dragons numériques. Les nations du monde seraient priées d’admirer la merveille à travers la vitre, sans jamais y toucher. Une sorte de musée technologique où l’humanité entière paierait le billet d’entrée tandis qu’un seul pays conserverait les clés.
La réaction internationale oscille entre l’agacement et l’hilarité.
En Asie, beaucoup rappellent que la science moderne est le produit de contributions venues de toutes les civilisations. Les mathématiques arabes, le papier chinois, l’algèbre persane, l’imprimerie, les découvertes européennes et les avancées contemporaines ont construit un patrimoine commun. Voir aujourd’hui certains prétendre privatiser l’avenir de l’intelligence ressemble à un propriétaire tardif revendiquant la possession du soleil parce qu’il a installé les rideaux.
En Afrique, le discours passe encore plus mal. Des chercheurs soulignent que les modèles d’IA sont entraînés sur des masses de données produites par des milliards d’êtres humains. Les langues, les images, les connaissances et les comportements qui nourrissent ces systèmes ne viennent pas d’un seul drapeau. Dès lors, comment justifier qu’un outil bâti sur les traces numériques de l’humanité soit présenté comme une propriété quasi exclusive?
En Amérique latine, certains commentateurs ironisent déjà sur une nouvelle doctrine. Après le pétrole, après le dollar, voici venu le temps du «nationalisme algorithmique». Le message serait le suivant : ce qui est universel devient soudain stratégique dès lors qu’il risque de réduire l’avance du maître du jeu.
Le plus amusant reste, cependant, le paradoxe. Plus Washington tente de verrouiller les technologies avancées, plus il encourage le reste du monde à développer ses propres alternatives. Les restrictions censées préserver un monopole deviennent souvent les meilleurs accélérateurs de l’autonomie des concurrents. C’est un peu comme un restaurateur qui refuserait de servir ses clients et s’étonnerait ensuite de voir des restaurants ouvrir en face.
Le problème n’est pas de protéger certaines technologies militaires sensibles. Aucun État ne distribue ses secrets de défense sur la place publique. Le problème apparaît lorsque l’on confond la prudence légitime avec la prétention à administrer l’avenir de l’humanité.
Car l’intelligence artificielle n’est pas une mine d’or découverte par hasard dans le jardin d’une seule nation. Elle est le produit d’une aventure scientifique mondiale. Des chercheurs de tous les continents, des universités, des ingénieurs, des mathématiciens et des millions d’utilisateurs ont contribué à son émergence.
L’idée qu’un pays puisse décréter seul qui a le droit de participer à cette révolution relève moins de la stratégie que d’une vieille nostalgie impériale. Celle qui consiste à croire que le progrès appartient à ceux qui arrivent les premiers et non à ceux qui le font fructifier ensemble.
L’Histoire est pourtant cruelle avec les gardiens de monopoles. Le savoir circule, se copie, se perfectionne et finit toujours par franchir les frontières. On peut ralentir sa diffusion. On ne peut pas l’arrêter.
Et c’est peut-être là le véritable cauchemar des nouveaux gardiens du temple numérique : découvrir que l’intelligence, artificielle ou non, supporte assez mal les douanes.
S.M
