Le Makhzen cherche à imposer un nouvel équilibre dans ses relations économiques avec l’Espagne, qu’il juge aujourd’hui trop favorables à cette dernière. Rabat entend également faire de l’Union européenne un acteur de cette nouvelle équation, même si une telle stratégie semble difficile à concrétiser à court terme. Pour certains analystes, cette volonté de rééquilibrage permettrait de mieux comprendre le récent bras de fer autour de Ceuta et Melilla.
L’enjeu est notamment énergétique. L’Espagne joue un rôle central dans l’approvisionnement du Maroc en gaz naturel, notamment à travers les cargaisons de gaz naturel liquéfié (GNL) acheminées par des méthaniers affrétés par des entreprises espagnoles. Cette situation découle notamment de l’arrêt du transit du gaz algérien à travers le territoire marocain, après la rupture des relations entre Alger et Rabat.
Dans ce contexte, certains analystes voient dans le recours du Maroc à la mobilisation de grandes masses de population, notamment autour de Ceuta, un instrument de pression politique sur l’Espagne. Une stratégie qui viserait à rappeler à Madrid que les questions migratoires et frontalières constituent pour Rabat de puissants leviers de négociation.
Un déséquilibre commercial persistant
La monarchie alaouite chercherait ainsi à obtenir un nouvel équilibre dans ses relations économiques avec l’Espagne,dont il reste le premier partenaire commercial au Maghreb. Au premier semestre, les exportations espagnoles vers le Maroc ont atteint 5,2556 milliards d’euros (+0,2 %), contre 4,8517 milliards d’euros d’importations en provenance du royaume (+2,4 %). La balance commerciale affiche ainsi un déficit de 404 millions d’euros pour le Maroc, en recul de 20% sur un an, selon l’ICEX. Le royaume demeure, par ailleurs, un marché bien plus important pour les produits espagnols que l’Algérie, tandis que cette dernière reste un fournisseur énergétique majeur de Madrid, notamment en gaz naturel.
L’Algérie reprend du poids face aux États-Unis
La crise énergétique liée à la fermeture du détroit d’Ormuz a renforcé le rapprochement entre l’Algérie et l’Espagne, après plusieurs années de tensions liées notamment au Sahara occidental.
L’Algérie est redevenue le premier fournisseur de gaz naturel et de GNL de l’Espagne, devant les États-Unis. Depuis le début de l’année, ses exportations ont atteint 53 770 GWh, contre 51 852 GWh pour le GNL américain. En mai, l’écart s’est accentué : 13 367 GWh pour l’Algérie contre 4 763 GWh pour les États-Unis.
Cette progression s’accompagne d’un essor des échanges commerciaux. De janvier à mai, les exportations espagnoles vers l’Algérie ont augmenté de 5,4 %, à 228,7 millions d’euros, tandis que les importations algériennes ont bondi de 72,3%, à 672,3 millions d’euros, principalement grâce aux hydrocarbures, aux engrais et aux produits chimiques. En mai, le solde commercial était excédentaire de 173,1 millions d’euros en faveur de l’Algérie.
Ceuta, nouveau levier de pression
C’est dans ce contexte économique et géopolitique tendu que s’inscrit le nouveau bras de fer autour de Ceuta. Les relations entre Madrid et Rabat, déjà complexes, sont également influencées par les tensions entre Pedro Sánchez et l’administration Trump, ainsi que par le poids croissant des États-Unis au Maroc.
La rencontre, le 20 juillet, entre Sánchez et Abdelmadjid Tebboune pourrait avoir contribué au durcissement de la position marocaine. Rabat aurait ainsi laissé s’amplifier une crise migratoire exceptionnelle vers Ceuta, révélant sa capacitéà peser sur la gestion des frontières européennes.
Au-delà de la migration, le Maroc dispose de plusieurs leviers —énergie, commerce, sécurité et coopération migratoire — pour renforcer son pouvoir de négociation face à Madrid et Bruxelles. Cette stratégie alimente les interrogations sur le «jeu trouble» du Makhzen, qui chercherait à utiliser simultanément ces différents leviers pour accroître son influence régionale et européenne.
S.R.
