Par S. MÉHALLA
Il est des conversations fortuites qui tracent mieux qu’un rapport officiel la cartographie de nos déroutes.
Hier, entre deux obligations, un échange avec un ami — ancien mandarin de l’administration — a mis à nu l’essentiel : quelque chose de profond s’est déréglé dans la mécanique républicaine. La dégringolade de la devise sur le marché informel, le pouvoir d’achat en lambeaux malgré les gestes du Président, les gesticulations politiques d’une Louisa Hanoune revenue de ses limbes militantes, les précipitations qui ont failli noyer la capitale : tout renvoie à la même matrice, l’effondrement silencieux du service public.
À partir de cette conversation, la question s’est imposée : qui, en Algérie, a aujourd’hui peur de faire son travail ? Et qui, au contraire, n’a pas peur de ne pas le faire ? Le premier se crispe, hanté par l’erreur, la suspicion, la remontrance injustifiée. Le second se réfugie dans l’inaction, persuadé que l’immobilisme lui assure l’immunité. Pourquoi les walis, pourtant dotés d’attributions précises, n’assument-ils qu’à moitié leur rôle ? Pourquoi tant de présidents d’assemblées populaires s’illustrent-ils par une inertie presque doctrinale ? Pourquoi ce retrait général, cette liturgie du surplace ?
Ce n’est pas la loi qui manque : nous en produisons à foison. Ce qui fait défaut, c’est le courage d’exécution, la volonté de s’exposer pour le bien commun. Nous sanctionnons — à raison — la corruption, la spéculation, l’évasion fiscale. Mais nous tolérons l’un des pires préjudices infligés au citoyen : la défaillance ordinaire, répétée, structurelle d’une administration qui hésite, diffère, contourne ou s’abstient. La République se fissure moins sous les coups des délinquants économiques que sous l’usure lente de ceux qui renoncent à agir.
Ce qu’il faut désormais, ce n’est pas une réforme de plus, mais une secousse éthique. Une révolution du devoir. Une revalorisation du geste juste, accompli avec rigueur et loyauté. Une administration qui n’a plus peur de décider parce que la clarté protège mieux que l’immobilisme, et qui sait que l’inaction peut être tout aussi condamnable que la faute.
Il est temps de redonner souffle, verticalité et fierté au service public. Que chacun, du guichetier au wali, se rappelle que servir n’est pas un risque mais un honneur. Faute de quoi, la République restera une idée sublime déposée entre des mains tremblantes — et les idées sublimes, lorsqu’elles ne sont plus portées avec vigueur, finissent toujours par s’éteindre. Et une administration sans courage, c’est une République sans colonne vertébrale.
S. M.
