Les magistrats de la chambre criminelle de la Cour suprême s’apprêtent, dans les prochains jours, à examiner les pourvois déposés par les condamnés dans l’une des affaires les plus sensibles de ces dernières années, liée à l’organisation MAK classée terroriste.
Par Redouane Hannachi
Les prévenus, lourdement sanctionnés par la juridiction criminelle d’Alger, espèrent trouver dans la cassation une possibilité de réexamen. Mais la tâche s’annonce ardue face à des magistrats aguerris, spécialisés dans les dossiers de sûreté de l’État, et rompus à la lecture des stratégies de déstabilisation. Cette affaire, qui combine activisme séparatiste, contacts avec une ressortissante israélienne et détention d’armes, est considérée par les autorités judiciaires comme l’un des dossiers emblématiques du travail de démantèlement des réseaux du MAK, organisation interdite depuis le 6 février 2022.
La justice mobilisée
Depuis l’inscription du MAK (Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie) sur la liste nationale des organisations terroristes, les juridictions criminelles, particulièrement celles d’Alger et de Tizi-Ouzou, ont vu défiler de nombreux groupes impliqués dans la diffusion de propagande séparatiste ou dans l’incitation à l’atteinte à l’intégrité du territoire national. Cette mobilisation judiciaire s’inscrit dans un contexte où les autorités affirment avoir documenté des tentatives d’instrumentalisation de la question kabyle, notamment via les réseaux sociaux, par des acteurs étrangers cherchant à attiser les fractures internes. L’affaire examinée ici illustre parfaitement cette dynamique : les 22 prévenus, dont 18 placés sous mandat de dépôt, avaient comparu en 2023 pour répondre de graves accusations allant bien au-delà de la simple expression politique, incluant la participation à un réseau structuré et des liens directs avec l’étranger.
À la barre, un groupe, une même idéologie
Tous originaires de la région de Tigzirt, dans la wilaya de Tizi-Ouzou, les inculpés partageaient un engagement commun pour l’autonomie, voir l’Indépendance ou l’autodétermination de la Kabylie, que représente désormais la lettre A, du sigle du MAK (anciennement mouvement pour l’autonomie de la Kabylie). Mais, selon l’accusation, ils étaient allés beaucoup plus loin : adhésion au Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), participation à la diffusion de tracts subversifs, gestion de pages appelant à rompre avec l’État algérien, et surtout, contacts répétés avec une Israélienne identifiée sous le nom de «Sara Tir». Lorsque le groupe s’était présenté à la barre du tribunal criminel d’Alger, la salle 3 du palais de justice du Ruisseau, bondée de parents, de proches et de curieux, avait peiné à contenir l’affluence. L’atmosphère y était lourde, partagée entre indignation, stupéfaction et déni. Chaque déclaration résonnait comme un choc supplémentaire dans un dossier qui révélait, séance après séance, l’ampleur des implications extérieures.
Aveux troublants sur la relation avec «Sara Tir»
Plusieurs inculpés ont reconnu sans détour avoir échangé avec l’espionne présumée via Facebook. Leur page de contact, «Tamazgha-Israël », servait selon les enquêteurs à recruter, sonder et manipuler de jeunes militants kabyles. Beldjoud Djamel, condamné à trois ans de prison, avait adressé à cette dernière un message explicite : «Mon seul et unique vœu est de vivre en Israël. Je veux quitter l’Algérie car j’en ai marre…» Dans la salle, ses propos avaient provoqué des murmures, tant parmi les familles que parmi les observateurs. Son comparse, Aksil Belkacem, secrétaire général du MAK, allait encore plus loin. Dans un message cité par le président du tribunal, il écrivait : «Nous allons combattre pour corriger l’histoire. L’Algérie n’est pas arabe. Le MAK, c’est Ferhat Mehenni, et la Kabylie est souveraine et indépendante!» Interrogé sur le sens de ces déclarations, l’intéressé avait tenté d’éluder, renvoyant à un «contexte de colère». Son frère, également poursuivi, tentait péniblement d’expliquer sa participation aux marches du mouvement, qu’il présentait comme de simples commémorations du Printemps berbère.
Le cas emblématique de l’ingénieur agronome
L’un des profils les plus déroutants est celui de Chetti Kamel, ingénieur agronome, bénéficiaire d’une formation supérieure financée par l’État algérien en Russie. Loin de ce parcours honorable, il avait admis sous serment avoir exercé des fonctions au sein du «gouvernement» fantoche de Ferhat Mehenni : « J’ai occupé le poste de ministre, chargé de l’environnement », déclarait-il, imperturbable. Sa vie personnelle ajoutait encore au trouble. Lors de son audition, il s’efforçait de masquer à son épouse -présente au fond de la salle et visiblement désemparée- son mariage secret avec une Ukrainienne naturalisée israélienne, avec laquelle il aurait eu un enfant. Il a reconnu s’être rendu en Israël, où il aurait rencontré l’agente Sara Tir afin d’exposer son ambition de créer une « République fédérale de la Kabylie».
Propagande hostile et discours de rupture
Les messages publiés sur la page «Tamazgha-Israël» témoignaient d’un discours radical et violent. Certains prévenus y appelaient à « vider la Kabylie des mosquées» et à faire partir policiers et gendarmes — surnommés « voyous bleus et verts ». Des propos qui, à la barre, avaient suscité colère et consternation parmi les proches présents, certains secouant la tête en entendant ce qu’avaient réellement écrit leurs fils, frères ou cousins. La perquisition menée au domicile du principal accusé, Elmam Makhlouf, avait mis au jour un imposant arsenal : fusils, armes automatiques, Kalachnikov, Simonov, grenade, caméra infrarouge, jumelles, détecteurs et uniformes de l’ANP et de la Protection civile. L’inculpé, ancien maire de la ville côtière de Tigzirt, niait farouchement : «J’ai agi ainsi parce que j’avais appris que les généraux allaient fuir le pays !» Malgré ses dénégations, la découverte d’armes a profondément pesé dans l’appréciation des juges.
Un réquisitoire impitoyable
Pour le procureur général, «toutes les preuves légales et matérielles » confirmaient l’appartenance du groupe à l’organisation terroriste du MAK. Il dénonçait également la collaboration avec une ressortissante israélienne, contactée pour «déstabiliser l’État algérien et semer la division au sein du peuple». Indigné, il relevait que certains inculpés avaient sollicité l’aide de l’espionne pour quitter l’Algérie et rejoindre Israël. Son réquisitoire fut sans concession : trois peines de prison à vie, deux peines de 20 ans et une dizaine de peines de 10 ans. Les avocats, déstabilisés par les aveux de leurs propres clients, se sont limités à invoquer les circonstances atténuantes. Dix d’entre eux se sont retirés purement et simplement du dossier, dénonçant ouvertement les orientations de Ferhat Mehenni, qualifié de «traître» et de «manipulateur».
La balle est désormais dans le camp de la Cour suprême, qui devra trancher sur les pourvois. Sa décision sera déterminante : soit elle valide le travail de la juridiction criminelle, soit elle ordonne un nouveau procès. Dans tous les cas, ce dossier, mêlant activisme radical, ingérences étrangères et sécurité nationale, restera l’un des plus marquants de ces dernières années.
R. H.
