Le directeur général de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) française a accordé un entretien qualifié d’exceptionnel par la chaine, offrant un aperçu de sa mission, des défis et du fonctionnement.
La DGSE : Un service intégré aux moyens renforcés
Le directeur a souligné la particularité de la DGSE comme un modèle intégré, regroupant le renseignement humain (espionnage), le renseignement technique (pour l’ensemble des services français) et la conduite des opérations clandestines, le service d’action. Cette organisation diffère de celle d’autres pays, selon M. LENER où les services sont souvent plus cloisonnés.
Sous le quinquennat d’Emmanuel Macron, les services françaisont bénéficié d’un renforcement important des moyens, avec plus de 1 100 fonctionnaires supplémentaires recrutés et 500 recrutements encore à venir dans le cadre des lois de programmation militaire. La DGSE compte plus de 7 500 agents directement employés, y compris le service action.
Le défi du secret et la sécurité des communications
L’échange a mis en lumière l’importance primordiale du secret au sein de cette structure. La salle de commandement, par exemple, fait l’objet de «dépoussiérages» réguliers pour garantir son étanchéité aux écoutes. L’interdiction des téléphones portables est une mesure stricte, justifiée par le fait que ces appareils sont de formidables outils d’espionnage.Toutes les applications pouvant être piégées à l’insu de l’utilisateur.
Concernant la sécurité des messageries, l’interviewé a expliqué qu’il n’existe pas de solution universellement sûre. Le choix du mode de communication dépend de la sensibilité de l’information. Le contact vocal direct est considéré comme le seul degré de secret absolu pour les informations les plus sensibles, car il ne laisse aucune trace écrite ou numérique. Viennent ensuite les outils internes développés par et pour les services, puis les messageries commerciales grand public, dont la sécurité peut être évaluée sur le site de l’agence de sécurité informatique, notamment en fonction du stockage des métadonnées et des données sur le territoire national.
Il a également été mentionné que, pour les affaires les plus sensibles, des informations peuvent être partagées oralement uniquement entre deux ou trois personnes, incluant le Président de la République ou des homologues étrangers, bien que l’activité du service soit soumise à la loi sur les archives.
La Russie : Une menace existentielle, et Poutine qui hante les services de la DGSE
La Russie est perçue comme une menace existentielle à moyen et long terme pour l’Europe, les démocraties et leurs valeurs. Bien qu’aucun service ne puisse prédire le moment ou la forme d’une attaque, l’idéologie du pouvoir russe est scrutée et analysée. Elle repose sur deux piliers : un sentiment d’être assiégé par l’essor des démocraties à ses frontières (justifiant potentiellement une guerre préventive) et une nostalgie de l’Empire russe, posant les bases d’une possible action militaire.
Le directeur de la DGSE a confirmé l’ingérence russe dans la politique française et celle de ses partenaires, bien que plus diffuse et discrète que le terrorisme islamiste. Des actions informationnelles visant à saper la confiance dans la démocratie, des opérations cyber et de l’espionnage avec des actions «cinétiques» sur le sol français ont été démontrées. Près de 80 agents d’espionnage russes étaient présents en France avant la guerre en Ukraine, dont 50 ont été expulsés, ce qui a rendu leur action plus difficile et les a poussés à opérer par procuration, en rémunérant des sources et des opérateurs. Des tentatives d’achat de ressources sur le territoire (y compris des individus bien rémunérés) ont été mises en évidences par le contre-espionnage, comme l’affaire d’un Français haut placé au sein d’une entreprise, rémunéré pendant une dizaine d’années, qui a conduit à l’accusation de six agents russes. Le nom de Poutine a été évoqué une dizaine de fois.
Profilage psychologique et pénétration des régimes fermés
La DGSE renforce ses capacités de profilage psychologique des chefs d’État, notamment de Vladimir Poutine, en collaboration avec le monde de la recherche et les historiens, pour mieux anticiper leurs intentions et leurs réactions, en particulier leur rapport à la force et à l’intimidation. Les antécédents d’anciens du KGB, comme Poutine et Narychkine, sont pris en compte pour comprendre leurs schémas de pensée et d’action, incluant le recours à la menace et à l’intimidation, voire à des assassinats ciblés. La paranoïa des services de renseignement est une qualité, mais elle peut déformer la vision du monde en politique.
Pénétrer des régimes fermés comme la Russie, l’Iran ou la Corée du Nord est extrêmement difficile en raison de leur nature très protégée et de la concentration du pouvoir. Cependant, les espions français travaillent activement à infiltrer ces structures, reconnaissant que les «grosses prises» sont rarement connues avant d’être traitées. LENER a souligné l’importance de s’approcher au plus près du «cœur de l’État», mission ardue mais passionnante.
Frappes en Iran : Une information apprise après l’action
Le directeur général a révélé avoir été informé des frappes américaines sur le site nucléaire iranien de Fordow par téléphone, après l’action, la France n’ayant pas été associée ni même prévenue. L’évaluation des dommages est un processus long, mais l’appréciation actuelle est que le programme nucléaire iranien a subi un retard significatif, de plusieurs mois. Cependant, deux éléments invitent à la prudence : la majeure partie de la matière reste entre les mains du régime, et l’Iran pourrait développer un programme clandestin plus modeste. C’est pourquoi la France insiste sur une solution diplomatique.
Coopération internationale : Une règle, des exceptions
La DGSE française entretient un partenariat «d’une densité incroyable» avec les services de renseignement du monde entier. La coopération en matière de terrorisme islamiste est une exception, car elle ne souffre d’aucune interruption, quelle que soit la relation diplomatique, étant vitale pour la sécurité des États. Les canaux avec les services russes n’ont jamais été interrompus pour cette raison, et le directeur général a eu des entretiens réguliers avec son homologue russe. Des échanges existent aussi avec nos services, ce qui est important dans le contexte actuel.
Concernant les États-Unis, ils restent un partenaire stratégique, et aucune altération opérationnelle n’a été ressentie malgré la nouvelle administration. Cependant, la volonté du Président Trump de recentrer les services américains sur les menaces directes au territoire (migration, stupéfiants) pourrait entraîner un moindre engagement américain dans d’autres domaines, ce qui nécessiterait une compensation de la part des Européens, qui sont déjà encouragés à faire plus.
Les qualités d’un espion et la vulnérabilité
Un bon espion doit être malin, curieux des turpitudes humaines, prudent, modeste et avoir du sang-froid. La capacité à savoir s’arrêter et ne pas prendre de risques inutiles. Les ressorts de l’espionnage, comme l’argent, l’idéologie, le sexe ou l’ego sont toujours d’actualité. Une qualité essentielle est d’être un peu manipulateur pour amener une personne à trahir son pays ou son entreprise pour servir un autre pays.
Être un agent de la DGSE implique, selon lui, le plus haut niveau d’habilitation et une transparence absolue envers l’administration. Toute vulnérabilité potentielle, même une relation amoureuse avec une personne d’une nationalité «à risque» (chinoise, russe), peut entraîner la cessation de la collaboration, même si l’agent n’est pas un traître et que la personne concernée n’est pas une espionne, par simple précaution face au risque.
L’espionnage entre alliés et les «taupes»
Le premier espion de France a affirmé qu’il fallait être naïf pour croire que l’espionnage entre pays amis et alliés n’existe pas. Périodiquement, des faits d’espionnage par une puissance alliée sont révélés, suivis de protestations et d’assurances de cessation, mais le phénomène reprend toujours. «Tout le monde s’espionne, ça fait partie du jeu.» La France elle-même, selon les textes qui fondent la DGSE, est orientée vers la recherche et la protection de ses intérêts fondamentaux dans les domaines économique et industriel. Le principe de l’espionnage est de ne pas être surpris et de se défendre.
Concernant les «taupes» au sein même du service, la DGSE a été confrontée à des affaires d’espionnage (impliquant des agents recrutés par les services chinois), qui ont été débusquées et portées en justice par le service lui-même. La DGSE française dispose d’un service de sécurité interne et contrôle très étroitement ses agents. Face à la détection d’une taupe, le service évalue s’il faut interrompre le contact rapidement ou le laisser dériver pour observer, voire tenter de retourner l’agent et en faire un agent double.
Cadre légal et contrôle des services de renseignement
Contrairement aux fantasmes, tout ce que la DGSE fait sur le territoire national est soumis à la loi française du 24 juillet 2015. Les services doivent demander une autorisation pour toute surveillance, écoute ou récupération de données, et cette demande est soumise à l’avis d’une commission indépendante composée de parlementaires et de magistrats. Cet avis est liant, ce qui signifie que le service ne peut pas procéder à une surveillance si la commission l’estime non fondée. Le directeur général a insisté sur le fait qu’il n’a jamais dérogé à ce cadre légal.
Les «notes blanches» (documents sans en-tête ni signature circulant clandestinement) sont un fantasme. Toutes les notes de la DGSE sont assumées par le directeur général. Il n’a jamais été confronté à une demande de ses autorités qu’il estimait hors du cadre des services.
Concernant les personnalités politiques, il n’existe pas de «fiches d’attaque» sur les candidats à la présidentielle. Les services de renseignement sont parmi les plus contrôlés de France, avec une inspection propre et la possibilité pour tout citoyen de saisir la CNIL pour savoir s’il fait l’objet d’un fichage. De plus, la loi française de 2015 prévoit un principe de lanceur d’alerte pour les agents des services qui estiment être confrontés à une illégalité.
L’affaire Durov et la menace islamiste
LENER a démenti fermement les allégations de Pavel Durov, fondateur de Telegram, selon lesquelles la DGSE l’aurait incité à censurer des comptes conservateurs roumains. Il a confirmé avoir rencontré Durov pour discuter de la coopération entre services et messageries cryptées, mais a qualifié les déclarations de Durov de «mensonges» et souligné la fausseté de certaines de ses affirmations (comme une prétendue visite en Roumanie).
Le risque terroriste islamiste demeure «extrêmement élevé», avec neuf projets d’actions violentes déjoués en France en 2024. La menace est en recomposition, avec une diminution du risque de menaces projetées mais une augmentation des menaces «inspirées», perpétrées ou conçues par des jeunes de plus en plus jeunes (parfois 12-13 ans).
Le service action et la brutalité assumée
Le directeur général est également à la tête du service action, qui mène les opérations clandestines, y compris les «éliminations physiques». La France, en tant que démocratie libérale attachée au droit international, se réserve néanmoins la possibilité d’agir clandestinement lorsque ses intérêts sont menacés, parfois par des opérations d’élimination. Dans le cas des djihadistes, ces opérations sont menées dans un cadre international de légitime défense ou de conflit militaire.
Comparant la DGSE aux autres services (Mossad, CIA, SVR), il est difficile de faire une hiérarchie. Certains sont meilleurs dans un domaine (renseignement humain, technique) ou focalisés sur une menace spécifique. La DGSE, avec sa vocation universelle, coopère avec les meilleurs sur chaque segment. L’opération «Beeper» du Mossad, qui a conduit à la mort ou la mutilation de membres du Hezbollah, est évoquée. Cependant, il faut aussi apprendre des leçons de l’histoire, comme le fait que l’accumulation de succès militaires ou de renseignement peut parfois faire négliger la solution diplomatique. Pour la France, l’action du renseignement est au service d’une fin diplomatique et politique.
Intelligence artificielle et vie secrète
L’intelligence artificielle (IA) n’est pas utilisée pour une collecte massive de données ou une «vision totale» de la société, ce qui serait contre-productif car un excès d’information «tue l’information». L’objectif est de l’utiliser pour exploiter les données de manière ciblée et pertinente.
Quant à la vie personnelle d’un directeur de la DGSE, elle est marquée par la méfiance (la paranoïa est une qualité). Cependant, le directeur général a exprimé une profonde confiance dans ses 7 500 agents, qu’il décrit comme des profils exceptionnels, dévoués et courageux.
S.M.
