Quand une enquête française accuse l’Algérie d’instrumentaliser Paris, mais laisse dans l’ombre les ambiguïtés françaises, les réseaux séparatistes et les enjeux de souveraineté.
Dans leur ouvrage Alger-Paris, Christophe Dubois et Marie-Christine Tabet décrivent une relation franco-algérienne toxique, imputant à Alger l’instrumentalisation de la confrontation et à Paris l’échec de sa politique de rapprochement.
Cette analyse apparaît déséquilibrée : elle examine les réactions algériennes sans questionner suffisamment les décisions françaises, leurs stratégies d’influence et l’instrumentalisation de l’Algérie dans les débats politiques français. Plutôt que de chercher uniquement les raisons des tensions côté algérien, il conviendrait également d’interroger la nature particulière des rapports que la France continue d’entretenir avec l’Algérie.
Pourquoi Paris et pas Rome, Berlin ou Madrid ?
C’est la question que l’ouvrage aurait dû placer au centre de son analyse.
Si l’hostilité à la France constituait véritablement une nécessité existentielle du pouvoir algérien, comment expliquer que l’Algérie développe des relations de coopération soutenues avec l’Italie, l’Allemagne et d’autres partenaires européens ?
Pourquoi Rome peut-elle construire avec Alger des partenariats énergétiques et industriels ambitieux sans provoquer les mêmes affrontements mémoriels et politiques ?
Pourquoi Berlin entretient-elle un dialogue économique et stratégique relativement apaisé ?
Pourquoi les tensions avec Madrid, pourtant particulièrement graves après son changement de position sur le Sahara occidental, ont-elles pu évoluer vers une normalisation ?
La réponse est moins mystérieuse que ne le suggèrent les auteurs.
La France n’est pas un partenaire européen comme les autres. Elle est l’ancienne puissance coloniale, mais surtout un acteur qui continue d’intervenir dans les équilibres stratégiques du Maghreb, tout en faisant de l’Algérie un sujet récurrent de ses controverses politiques intérieures.
Le contentieux franco-algérien ne relève donc pas exclusivement d’une mémoire douloureuse que le pouvoir d’Alger entretiendrait artificiellement. Il se nourrit de décisions contemporaines, parfaitement identifiables, dont certaines touchent directement aux intérêts fondamentaux de l’Algérie.
Le changement de position française sur le Sahara occidental en fournit une illustration particulièrement éloquente.
En soutenant ouvertement la souveraineté marocaine sur ce territoire, Emmanuel Macron a fait un choix stratégique majeur. Paris pouvait parfaitement défendre cette orientation au nom de ses intérêts diplomatiques. Mais prétendre ensuite que la réaction algérienne relèverait essentiellement d’une hostilité idéologique à la France revient à ignorer les conséquences prévisibles d’une décision touchant aux équilibres régionaux.
Alger défend depuis des décennies le principe d’autodétermination du peuple sahraoui. La France a choisi de privilégier son partenariat avec Rabat. Le désaccord est politique, juridique et géostratégique avant d’être émotionnel ou mémoriel.
L’Algérie n’a pas inventé cette divergence pour les besoins de sa politique intérieure.
L’opposition algérienne, un instrument de pression ?
L’autre faiblesse du livre réside dans sa présentation des opposants algériens installés en France, notamment face aux accusations de surveillance et d’intimidation. Les auteurs distinguent insuffisamment les militants qui réclament des réformes démocratiques des mouvements poursuivant un objectif séparatiste.
Le MAK, dirigé par Ferhat Mehenni et considéré comme une organisation terroriste par Alger, revendique la création d’un État distinct de l’Algérie. Cette différence entre contestation politique et remise en cause de l’intégrité territoriale mérite d’être soulignée. Si la liberté d’expression protège les opinions, elle ne dispense pas d’interroger les soutiens politiques et médiatiques accordés à ces mouvements, ainsi que leurs objectifs.
Le MAK et les ambiguïtés françaises
La trajectoire internationale du MAK mérite également d’être examinée, notamment ses démarches auprès d’acteurs français, marocains et sionistes. Ces orientations soulèvent des questions sur l’instrumentalisation éventuelle du séparatisme kabyle dans les rapports de force régionaux. Sans preuve, il serait toutefois abusif d’attribuer à l’État français une implication directe dans les activités du mouvement.
Le rôle de certains relais politiques et médiatiques français dans sa promotion mérite néanmoins d’être interrogé. Enfin, la Kabylie ne saurait être assimilée au MAK : son histoire, son identité amazigh et sa contribution au mouvement national dépassent largement les ambitions séparatistes de cette organisation.
La mémoire coloniale n’est pas une faveur française
Les auteurs consacrent également une place importante aux initiatives mémorielles d’Emmanuel Macron, présentées comme autant de gestes d’ouverture restés sans contrepartie satisfaisante.
Cette lecture repose sur un présupposé discutable.
La reconnaissance des crimes et violences de la colonisation ne constitue pas une concession diplomatique que la France accorderait généreusement à l’Algérie en échange d’avantages politiques.
Elle relève d’abord d’une exigence de vérité historique.
La reconnaissance de la responsabilité de l’État français dans certaines affaires coloniales, la restitution de restes humains ou l’ouverture d’archives ne sont pas des monnaies d’échange destinées à obtenir une coopération migratoire ou sécuritaire.
Ce sont des démarches qui possèdent leur propre légitimité.
Le problème apparaît lorsque le travail mémoriel est présenté comme un investissement diplomatique dont Paris serait en droit d’attendre un rendement immédiat.
L’Algérie n’a pas à considérer la reconnaissance de son histoire comme une dette politique contractée envers la France.
La souveraineté algérienne face aux réflexes français
L’ouvrage semble attribuer les tensions franco-algériennes au refus d’Alger de répondre aux attentes françaises, en négligeant le droit de l’Algérie à défendre ses intérêts, à diversifier ses partenariats et à contester certaines décisions de Paris.
Si ses positions restent soumises aux exigences du droit international et aux libertés fondamentales, sa souveraineté doit être respectée indépendamment des intérêts français. La crise bilatérale révèle ainsi la persistance de rapports asymétriques et de réflexes de domination incompatibles avec une relation entre deux États souverains.
Qui instrumentalise réellement la crise ?
La démonstration de Dubois et Tabet accorde une place centrale à l’utilisation supposée de la France comme adversaire commode du pouvoir algérien.
Mais que dire de la place de l’Algérie dans la vie politique française ?
Immigration, visas, accords bilatéraux, expulsions, Islam, identité nationale, mémoire coloniale : rarement un pays étranger aura occupé une telle place dans les affrontements partisans français.
L’Algérie devient régulièrement un sujet de surenchère politique.
Des responsables réclament la dénonciation d’accords, le durcissement des restrictions consulaires ou des mesures de rétorsion, moins pour construire une stratégie diplomatique cohérente que pour afficher leur fermeté devant l’électorat.
Dans ce contexte, la question algérienne fonctionne également comme un instrument de politique intérieure française.
Il serait donc intellectuellement contestable de dénoncer l’instrumentalisation d’un seul côté de la Méditerranée.
La France accueille une importante communauté d’origine algérienne, entretient des relations économiques étroites avec Alger et partage avec elle des enjeux de sécurité majeurs. Pourtant, ces interdépendances deviennent régulièrement les otages de controverses électorales et de postures médiatiques.
Les auteurs auraient gagné à examiner plus profondément cette contradiction.
Ils auraient également pu étudier la manière dont certains courants politiques français cherchent à opposer les Algériens entre eux, en privilégiant certaines figures de l’exil, en donnant une visibilité particulière aux séparatistes ou en transformant des différends diplomatiques en procès général de l’État algérien.
L’existence d’une stratégie étatique coordonnée visant à diviser l’Algérie reste à démontrer. Mais l’utilisation politique de certaines oppositions et revendications séparatistes mérite assurément d’être étudiée.
C’est précisément le rôle d’une enquête journalistique que d’explorer ces zones d’ombre plutôt que de s’en tenir à une lecture essentiellement accusatrice des réactions algériennes.
Le véritable malentendu franco-algérien
Au fond, «Alger-Paris» révèle peut-être davantage les contradictions du regard français sur l’Algérie qu’il ne résout les causes profondes de la crise.
Les auteurs décrivent un pouvoir algérien qui instrumentaliserait la France pour assurer sa survie. Mais ils accordent insuffisamment de place aux décisions françaises susceptibles d’expliquer les réactions d’Alger.
Ils dénoncent les pressions contre des opposants, sans analyser avec la même profondeur les intérêts géopolitiques auxquels certains mouvements séparatistes cherchent à s’associer.
Ils présentent les initiatives mémorielles françaises comme des efforts de réconciliation déçus, sans toujours distinguer la reconnaissance historique des contreparties diplomatiques attendues.
Ils voient enfin dans la confrontation une stratégie algérienne, alors qu’elle résulte également de choix français et de rapports de force régionaux.
La critique du fonctionnement politique algérien est parfaitement légitime. Elle est même indispensable à tout débat sérieux.
Mais elle perd une partie de sa crédibilité lorsqu’elle devient le principe explicatif presque exclusif d’une relation dont les responsabilités sont nécessairement partagées.
L’Algérie n’a pas besoin d’être présentée comme irréprochable pour que ses préoccupations de souveraineté soient prises au sérieux.
Elle n’a pas davantage besoin de fabriquer artificiellement un ennemi français pour contester des décisions qui affectent ses intérêts.
Quant à la France, elle ne saurait prétendre à une relation apaisée tout en laissant la question algérienne devenir un instrument récurrent de ses affrontements politiques intérieurs.
Le véritable enjeu n’est donc pas de déterminer combien de concessions Paris aurait accordées à Alger, ni combien de gestes Alger devrait accomplir pour satisfaire Paris.
Il est de savoir si les deux pays sont enfin capables de construire une relation fondée sur une égalité politique réelle.
Le problème franco-algérien ne se résume ni à une mémoire qui ne passe pas ni à un pouvoir qui chercherait désespérément un adversaire extérieur.
Il réside aussi dans une contradiction que le livre laisse insuffisamment éclairée : la France affirme vouloir tourner la page coloniale, mais certains de ses discours et de ses choix continuent de nourrir, à Alger, le sentiment d’une souveraineté perpétuellement mise à l’épreuve.
Et c’est peut-être là que commence la véritable enquête.
Crésus
