Entre crises régionales et recompositions stratégiques, la visite du président Tebboune révèle une ambition claire : peser au cœur des grands dossiers qui redessinent la région.
Une seule escale turque, mais cinq dossiers brûlants sur la table. En se rendant à Ankara, le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, n’est pas allé chercher des compliments diplomatiques. Il a porté avec lui les questions les plus lourdes qui agitent la région, de la Libye au Moyen-Orient, jusqu’à l’avenir de l’OPEP. Dans un contexte de tensions croissantes et de recomposition des alliances, Alger choisit le cœur de l’action.
La visite du chef de l’État en Turquie n’a pas été une simple formalité protocolaire. Elle intervient à un moment où le Moyen-Orient et le Sahel vivent des mutations géopolitiques d’une ampleur inédite depuis des décennies. Guerre, fragilité des équilibres anciens, redéfinition des allégeances : l’Algérie, puissance continentale par sa taille et son histoire, ne peut plus se contenter d’observer. Elle agit.
Le pari de la coordination
Premier dossier, et non des moindres : la Libye voisine, avec laquelle l’Algérie partage plus de 980 km de frontière terrestre. Tout effondrement libyen constituerait une menace directe pour la sécurité nationale. Or, la Turquie est présente militairement en Libye de manière enracinée. Alger ne considère pas cette présence avec suspicion, contrairement à d’autres capitales.
Au contraire, elle y voit une carte à jouer pour sortir du jeu des axes antagonistes. L’objectif est de restaurer la pleine souveraineté et l’intégrité territoriale de l’État libyen, une perspective qui dérange ceux qui préfèrent une Libye morcelée et affaiblie.
Un même diagnostic
Deuxième convergence de fond : la lecture des événements au Moyen-Orient. Alger et Ankara partagent la conviction que la région s’achemine vers une restructuration radicale. Les déclarations israéliennes, de moins en moins voilées, ne visent pas seulement l’Iran. L’Égypte et la Turquie sont explicitement dans le viseur.
La Turquie, en particulier, sait qu’elle est une cible stratégique en raison de son influence régionale croissante et de son soutien aux droits palestiniens. L’Algérie, qui depuis son indépendance s’est rangée du côté des peuples opprimés, ne peut rester neutre. La coordination entre les deux pays sur ce front repose sur une règle simple : la sécurité est indivisible.
Empêcher le vide de devenir chaos
Troisième dossier brûlant : la bande sahélo-saharienne, du Mali au Niger, traverse une phase critique. L’Algérie, liée à cette région par des frontières longues et des liens historiques profonds, travaille en silence pour éviter que ce vide ne se transforme en foyer de terrorisme.
La coordination avec la Turquie, devenue un acteur incontournable dans cet espace, paraît désormais utile pour bâtir une vision commune. L’objectif n’est pas d’approfondir la crise, mais de la stabiliser.
Le message clair de Tebboune
Un autre signal est adressé, cette fois à l’autre bout du monde arabe. En affirmant que l’OPEP «ne peut pas être affaiblie tant que l’Arabie saoudite est présente en tant que pilier fondamental», le président Tebboune n’a pas lancé une formule de courtoisie.
Il a délivré un message calculé, alors que les pressions occidentales et américaines s’intensifient pour briser la cohésion de l’organisation pétrolière. Les propos ont été reçus très positivement à Riyad et largement relayés par les médias saoudiens. Cette convergence entre Alger et Riyad n’est pas le fruit du hasard.
Elle dessine les contours d’un axe arabe affranchi de la dépendance, fondé sur l’intérêt commun et la dignité mutuelle. L’Arabie saoudite traite désormais l’Algérie comme un partenaire stratégique incontournable, surtout après les turbulences qu’ont connues d’autres pays du Golfe dans leur environnement arabe immédiat.
La visite d’Ankara n’est qu’un chapitre d’une histoire plus vaste : celle d’une Algérie qui se gère avec la mentalité d’une grande puissance. Elle connaît son poids et sait l’utiliser. Silencieuse, patiente, souveraine, la diplomatie algérienne tient plusieurs dossiers simultanément sans rien laisser échapper.
Assia Mekhennef
