Par Phil Chetwynd, directeur de l’information de l’Agence France-Presse (AFP)
Depuis des décennies, on annonce régulièrement la mort des agences de presse.
À chaque révolution technologique, le même diagnostic revient. Les réseaux sociaux allaient rendre les agences inutiles. Twitter devait permettre à chacun de raconter directement ce qu’il voyait. Puis l’intelligence artificielle est arrivée, avec une promesse encore plus radicale : pourquoi continuer à financer de vastes réseaux de journalistes lorsqu’une machine peut parcourir l’information mondiale et en produire instantanément une synthèse ?
La question mérite d’être posée.
Lors des manifestations iraniennes de 2009, puis pendant les soulèvements du Printemps arabe en 2010 et 2011, les réseaux sociaux ont semblé ouvrir une nouvelle époque. Des citoyens pouvaient montrer au monde ce qui se passait autour d’eux sans attendre l’arrivée d’un correspondant étranger.
Cette révolution a incontestablement élargi l’accès à l’information.
Mais nous avons également découvert ses limites.
Les gouvernements autoritaires ont appris à couper Internet. Les plateformes obéissent à des algorithmes dont la fonction première n’est pas nécessairement d’établir la vérité mais de maximiser l’engagement et les revenus. Ces systèmes peuvent être manipulés.
Et un citoyen qui filme un événement important n’est pas nécessairement formé pour vérifier ce qu’il voit, replacer l’événement dans son contexte ou distinguer une information d’une manipulation.
Une nouvelle révolution est désormais en cours.
L’intelligence artificielle.
Des outils comme ChatGPT, Claude, Gemini ou les fonctions de synthèse automatisée des moteurs de recherche peuvent parcourir une immense quantité de contenus journalistiques et produire, en quelques secondes, une réponse apparemment complète.
C’est extraordinaire.
Mais cela soulève une question existentielle pour notre industrie.
Si ces outils détournent progressivement les lecteurs des sources qui produisent l’information, tout en rémunérant peu ou pas ceux qui accomplissent le travail journalistique original, qui financera demain la collecte des faits dont l’intelligence artificielle a elle-même besoin ?
Il existe en outre une contradiction révélatrice.
Les mêmes outils capables de donner une réponse avec une assurance impressionnante doivent avertir leurs utilisateurs qu’ils peuvent commettre des erreurs.
Ils peuvent halluciner.
Parce que produire une réponse et établir un fait ne sont pas la même chose.
Prenons un événement concret.
Lorsqu’un puissant séisme a frappé la région du Népal et du Tibet, faisant plus de 1 400 morts, l’AFP a envoyé des journalistes sur le terrain.
Ce travail ne consistait pas à ouvrir un ordinateur et à résumer ce que d’autres avaient publié.
Nos journalistes népalais connaissaient le terrain, les langues et les populations. Ils disposaient de matériel professionnel, notamment de drones et d’équipements photographiques coûteux.
L’un de nos photographes a voyagé pendant treize heures, utilisant successivement une moto, un camion puis un hélicoptère de secours pour atteindre certaines des zones touchées.
Pourquoi ?
Parce qu’il fallait voir.
Il fallait parler aux personnes présentes.
Il fallait photographier.
Il fallait vérifier.
Il fallait déterminer ce qui s’était réellement produit.
Dans les premières heures d’une catastrophe, le monde est saturé d’images, de témoignages, de chiffres contradictoires et, désormais, de contenus artificiellement générés.
C’est précisément dans ces moments que les grandes agences internationales — l’AFP, Reuters, Associated Press — remplissent une fonction essentielle.
Elles fournissent les premières informations et les premières images vérifiées sur lesquelles s’appuieront ensuite des milliers de médias.
Cette fonction nécessite des standards professionnels, des journalistes formés et un réseau mondial.
Elle nécessite aussi de l’argent.
Car la vérité coûte cher à établir.
Autour de la catastrophe au Népal ont également circulé des images artificielles et de fausses informations.
L’AFP emploie aujourd’hui plus d’une centaine de journalistes qui travaillent spécifiquement à la vérification et à la démystification des informations trompeuses circulant dans le monde.
Ce travail est devenu une composante fondamentale du journalisme contemporain.
L’intelligence artificielle peut être un outil formidable. Elle transformera profondément notre métier. Elle permettra d’exploiter plus rapidement des données, d’effectuer certaines recherches, de traduire et d’organiser des volumes considérables d’informations.
Mais elle ne supprime pas la nécessité de quelqu’un qui, quelque part, établit le fait initial.
Avant qu’une machine puisse résumer une catastrophe, quelqu’un doit s’y rendre.
Avant qu’elle puisse citer une enquête, quelqu’un doit l’avoir menée.
Avant qu’elle puisse expliquer une décision, quelqu’un doit avoir interrogé ceux qui l’ont prise.
Et avant qu’elle puisse reproduire une photographie, quelqu’un doit avoir été là pour photographier la réalité.
C’est cela que l’on oublie lorsque l’on considère l’information comme une matière première gratuite et infinie.
Elle ne l’est pas.
Derrière une information fiable se trouvent des reporters, des photographes, des vidéastes, des éditeurs, des spécialistes de la vérification, des traducteurs, des techniciens et des correspondants.
Il existe aussi une responsabilité éditoriale.
Une agence de presse engage sa réputation sur ce qu’elle publie.
Elle doit pouvoir expliquer d’où vient une information, comment elle a été obtenue et pourquoi elle estime pouvoir la diffuser.
Voilà pourquoi, malgré toutes les prédictions annonçant leur disparition, les agences de presse demeurent au cœur du système mondial de l’information.
Les technologies changent.
Les modes de distribution changent.
Les habitudes des lecteurs changent.
Mais une nécessité demeure :
quelqu’un doit aller chercher les faits.
Chercher la vérité et établir les faits coûte cher et exige des valeurs solides.
Le système mondial de l’information repose plus que jamais sur les réseaux des agences de presse internationales.
Ils sont précieux. défendons-les.
