En mai 1796, la Régence d’Alger adressait une lettre solennelle à George Washington.
Signée par le Dey Hassan Pacha, elle scellait une paix fragile entre la Méditerranée musulmane et la jeune République américaine.Ce document, conservé aux Archives nationales américaines, raconte le premier contact officiel entre l’Algérie ottomane et les États-Unis — un épisode oublié d’une histoire où Alger imposait encore le respect.
Par Rédaction de Crésus
À la fin du XVIIIᵉ siècle, la Méditerranée n’était pas le lac de l’OTAN, mais le théâtre d’un équilibre délicat. Les Régences d’Alger, de Tunis et de Tripoli contrôlaient leurs côtes, leurs ports et leurs flottes corsaires. Pour les Européens, c’était la “Barbarie” ; pour les peuples du Maghreb, une souveraineté maritime jalousement défendue.
C’est dans ce contexte qu’en 1795, les États-Unis, encore sans marine de guerre, durent conclure avec Alger un traité de paix et d’amitié. En échange de la liberté de navigation et de la sécurité de leurs navires, les Américains s’engageaient à verser un tribut annuel et à livrer du matériel naval à la Régence.
Un an plus tard, Hassan Pacha, Dey d’Alger, s’impatiente. Par une lettre datée du 6 mai 1796 et adressée directement à George Washington, il rappelle au président américain les termes de l’accord signé par ses envoyés, Joseph Donaldson et Joel Barlow, et constate que rien n’a encore été appliqué.
Il dépêche alors son secrétaire chrétien affranchi, James Leander Cathcart, porteur d’une note diplomatique et d’un modèle de passeport méditerranéen, ce document qui garantissait à un navire le droit de naviguer sans être capturé par les corsaires algériens.
Le Dey y joint sa bénédiction : «Santé, paix et prospérité», mais aussi une mise en garde : que les engagements pris soient exécutés sans délai.
Au-delà du protocole, cette lettre est un symbole de puissance inversée : c’est Alger qui parle à Washington d’égal à égal, imposant ses conditions, son calendrier, et son sceau. Dans le palais du Dey, la plume musulmane dicte sa loi à la république naissante du Nouveau Monde.
Le sceau apposé au bas du texte — accompagné de la datation islamique du 26 rabie 1210 de l’Hégire — atteste de la souveraineté politique et religieuse de la Régence d’Alger, alors pivot d’un empire méditerranéen que redoutaient les plus grandes marines européennes.
Cette correspondance, aujourd’hui conservée à Washington, éclaire d’un jour nouveau la mémoire algérienne : celle d’un pays qui, avant la colonisation, traitait d’État à État avec les puissances du monde.
Elle rappelle aussi que la diplomatie américaine est née dans la crainte d’Alger, bien avant les “guerres barbaresques” qui verront la jeune marine des États-Unis bombarder Tripoli et Alger au début du XIXᵉ siècle.
L’histoire retiendra que la première lettre diplomatique adressée à George Washington depuis une terre musulmane portait le sceau d’Alger.
Et qu’en ce printemps 1796, sur le parchemin jauni de l’Histoire, la Régence d’Alger écrivait son nom dans la naissance du monde moderne.
R.C.
