Depuis l’automne 2023, la France vit une hémorragie silencieuse : plus de 100 000 emplois ont été supprimés ou menacés, selon les chiffres de la CGT, une organisation syndicale.
Par S. M.
L’Humanité en dresse un constat glaçant : derrière la froideur des statistiques, c’est tout un tissu industriel qui s’effondre, emportant avec lui des vies, des régions et l’idée même d’un avenir productif.
De septembre 2023 à novembre 2025, les restructurations s’enchaînent. 450 plans sociaux, 82 usines fermées contre seulement 44 ouvertes. Les cartes publiées par la CGT tracent une France rongée par la désindustrialisation. Les Hauts-de-France, la région Auvergne-Rhône-Alpes et l’Île-de-France apparaissent comme des zones sinistrées : 46 000 emplois menacés ou perdus rien que pour la capitale et sa périphérie.
Les grands noms du secteur économique se succèdent dans la colonne des suppressions : Engie (10 000 postes), Société Générale (4 850), ArcelorMittal (1 942), Stellantis (1 840), Auchan (2 389). L’industrie concentre à elle seule 36 627 emplois supprimés ou menacés, loin devant les médias, les banques ou les services publics. La mécanique du marché s’emballe, broyant les ouvriers et frappant les salariés des fonctions les plus qualifiées.
Une logique systémique de destruction
Sous couvert de “modernisation”, l’intelligence artificielle et l’automatisation redessinent la carte du travail. Rosa Moussaoui, dans son éditorial Dystopie, décrit un capitalisme algorithmique qui dissout la démocratie dans les calculs des machines et juge le travail humain obsolète. L’ère de la “plateformisation” transforme la précarité en modèle économique. Les chiffres deviennent vertige : chaque fermeture d’usine est un drame local, chaque délocalisation un effacement social.
À ce rythme, la France perd non seulement ses usines, mais aussi son autonomie technologique. L’industrie chimique, sidérurgique et pharmaceutique, déjà fragilisées, s’enfoncent dans un marasme structurel. Le pays dépend désormais d’importations pour des produits stratégiques, livrant sa souveraineté industrielle à la loi du profit immédiat.
Le cri d’alarme syndical
Face à cette débâcle, la CGT tire la sonnette d’alarme. Baptiste Talbot, secrétaire confédéral, appelle à une mobilisation interprofessionnelle le 2 décembre avec la FSU et Solidaires. Pour lui, seule la puissance publique peut “reprendre la main” : planification industrielle, protection des savoir-faire, contrôle public des filières stratégiques. Il dénonce une politique de l’offre qui “liquide l’outil industriel” au profit d’une logique austéritaire et budgétaire.
“Les gouvernements successifs, depuis vingt-cinq ans, ont fait le choix de laisser une grande liberté au capital”, rappelle-t-il. Résultat : l’État s’est effacé devant les intérêts privés, livrant des pans entiers de la production à la spéculation et aux dividendes. Le syndicaliste plaide pour une réindustrialisation maîtrisée, écologiquement responsable et socialement juste, à rebours des dogmes ultralibéraux qui ont miné l’économie réelle.
L’échec d’un modèle
Ce carnage social signe, selon L’Humanité, l’échec des politiques macronistes. La “start-up nation” se transforme en désert industriel. Les promesses d’innovation n’ont produit que des licenciements massifs. Le rêve technologique vire au cauchemar dystopique : la machine remplace l’homme, la finance remplace la solidarité.
En octobre 2025, la direction générale des entreprises constatait une baisse de 15% des effectifs dans la métallurgie, et de 10% dans la chimie. Plus de 300 000 salariés ont disparu du paysage productif en deux ans. La France, autrefois puissance manufacturière, devient un archipel de friches industrielles, où les villes moyennes s’enlisent dans le chômage de masse.
Un pays au bord de la rupture
L’Humanité dresse ainsi le tableau d’une nation à la dérive, gouvernée par des chiffres et des algorithmes, où le capital prévaut sur la dignité. “Ils veulent dissoudre la démocratie dans les algorithmes : comme le travail humain, ils la jugent obsolète”, écrit Moussaoui.
À travers ses pages, le quotidien communiste relie ces licenciements à une faillite plus large : celle du modèle économique imposé depuis vingt ans, où la puissance publique s’est volontairement effacée. Mais la colère monte. Des cortèges de salariés, comme ceux de Novacap à Hagondange, brandissent des pancartes : “De toutes les matières, c’est l’acier qu’on préfère.”
Le message est clair : derrière les chiffres, il reste des hommes et des femmes qui refusent de devenir des lignes comptables.
L’Humanité ne se contente pas de compter les victimes du carnage social : elle en fait le récit politique.
S.M.
