Il arrive qu’avec l’âge, on ne regrette pas seulement les êtres ou les saisons disparues, mais une certaine idée de la franchise — plus simple, plus naturelle, moins coûteuse aussi.
Il fut un temps, peut-être n’est-ce qu’une invention raffinée de la mémoire, où l’on croyait qu’il était possible de parler sans tant de précautions. Non pas parler fort, ni parler contre, ni jeter sa vérité comme on jette une pierre dans une vitre, mais parler simplement, avec cette netteté tranquille qui n’humilie personne et n’offense que les faux-semblants.
On nous avait élevés dans cette idée-là.
Il y avait, dans certaines éducations, une confiance presque touchante dans les vertus de la parole droite. On apprenait à se tenir, à respecter, à écouter, mais aussi, du moins le croyait-on, à ne pas trop biaiser avec soi-même. La franchise n’était pas une bravade. Elle relevait d’une manière d’être au monde. Quelque chose de sobre. Quelque chose d’assez noble. Une façon de ne pas trop se disperser en accommodements.
Puis les années ont introduit leurs subtilités. Et l’on a découvert, sans éclat, sans drame, à la faveur de quelques conversations mal refermées, de quelques regards devenus plus froids, que toute vérité n’était pas toujours attendue. Qu’il existait, entre les êtres, une zone très feutrée, presque diplomatique et un tantinet hypocrite, où il convenait de lisser les angles, d’évider certaines phrases, de border les aveux de silence. Non parce que le mensonge serait plus beau, mais parce que la sincérité a parfois des effets de courant d’air dans des pièces trop soigneusement chauffées.
Avec les amis, d’abord.
Il suffit parfois d’une parole un peu trop exacte pour sentir un lien se déplacer. Non se rompre tout à fait, ce serait plus simple. Mais se déplacer, imperceptiblement. Quelque chose se met alors à boiter dans la conversation. On continue de se voir, on se parle encore, mais avec ce léger retard du cœur qui suit les vérités mal reçues.
Avec la famille, ensuite, où la franchise est une affaire plus délicate encore. Il est des attachements qui aiment moins ce que nous sommes que la version conciliable de nous-mêmes. Dans beaucoup de maisons, l’affection a ses usages, ses prudences, ses silences consacrés. On y apprend très tôt que certaines vérités font désordre, que certaines lucidité troublent la nappe, et qu’il vaut mieux, pour préserver la paix, ranger une partie de soi avec l’argenterie des jours de visite.
C’est ainsi que l’on devient adulte, sans doute, en apprenant moins à mentir qu’à moduler. On ajuste la phrase. On diffère un aveu. On remplace une vérité frontale par une version praticable. On découvre les vertus et l’art du tact, qui sont réelles, précieuses même, mais dont on fait parfois un usage si extensif qu’il finit par ressembler à une légère disparition de soi.
Le plus curieux est que ce mouvement se fait souvent avec les meilleures intentions du monde. On ne veut blesser personne. On veut ménager les fragilités, respecter les places, préserver les liens. Rien là de condamnable. Et pourtant, à force d’arrondir ce qui en nous était net, on finit par éprouver une fatigue singulière.Celle d’être devenu acceptable à condition d’être un peu moins lisible.
C’est peut-être cela, au fond, la nostalgie dont il est ici question.
Pas le regret théâtral d’un âge d’or imaginaire. Pas la plainte facile contre les mœurs d’aujourd’hui. Plutôt la nostalgie d’une promesse ancienne. Un monde où la délicatesse n’aurait pas exigé tant d’effacement, où la politesse aurait accompagné la vérité au lieu de la recouvrir, où l’on aurait pu être sincère sans donner l’impression de commettre une maladresse.
Il faut dire que nous avons parfois reçu une éducation légèrement mal orientée. Élégante, certes.
Soignée, souvent.
Mais mal orientée tout de même.
On nous a admirablement appris à ne pas froisser. On nous a moins appris à demeurer entiers. On nous a transmis le respect des formes, et c’était heureux, sauf qu’on on a parfois laissé croire que les formes suffisaient à sauver le fond. Alors on a grandi avec de belles manières et quelques retraits intérieurs, avec de la tenue dans le geste et, parfois, une hésitation croissante à habiter pleinement sa propre parole.
Rien de spectaculaire dans tout cela.
Seulement une petite mélancolie de l’expérience. Une impression diffuse que les êtres se supportent mieux lorsqu’ils se présentent en version adoucie.
Que la vie commune aime les nuances, bien sûr, mais qu’elle tolère surtout les êtres qui savent gommer d’eux-mêmes ce qui pourrait troubler le confort général.
Et pourtant, malgré cette pédagogie du lissage, quelque chose résiste. Une fidélité ancienne à la parole droite. Non à la rudesse, qui est souvent une vanité déguisée en courage, mais à une franchise de bonne compagnie, si l’on ose dire. Une franchise avec de la tenue, presque avec de l’affection. Celle qui ne cherche ni l’effet, ni la victoire, ni l’éclat, mais refuse simplement de trop se renier dans l’art de plaire.
Peut-être est-ce cela que l’on cherche, en avançant dans la vie. Non plus tout dire, ce qui serait puéril, ni tout taire, ce qui serait triste, mais trouver cette forme rare où la vérité garde sa grâce. Une manière de rester sincère sans cesser d’être délicat. De ne pas rompre avec le monde, tout en évitant de trop rompre avec soi.
Car il existe, chacun le sait, des solitudes plus hospitalières que certaines compagnies. Et des conversations si soigneusement polies qu’on en sort avec un léger sentiment d’absence. À l’inverse, il est des paroles simples, presque modestes, qui rendent l’air plus respirable entre les êtres.
Au fond, il ne s’agit peut-être pas de revendiquer une franchise héroïque. Il s’agit seulement de conserver, sous les usages, sous les prudences, sous les mille arrangements de la vie sociale, une part qui n’ait pas été entièrement négociée.
C’est peu, sans doute.
Mais c’est déjà une élégance.
Vieillir, peut-être, ce n’est pas apprendre à tout taire. C’est apprendre à reconnaître, dans le grand bruit des convenances, la petite voix fidèle qu’on ne voudrait pas perdre tout à fait.
Voilà !
S. Méhalla
