Alors que la trêve entrée en vigueur le 10 octobre devait offrir un répit à Ghaza, les besoins dépassent tout ce que les organisations humanitaires peuvent absorber.
Par S. Méhalla
Malgré des volumes d’aide sans précédent, des cuisines de fortune jusqu’aux réseaux d’eau délabrés, l’ONU et ses partenaires se heurtent à des obstacles logistiques, administratifs et sécuritaires qui ralentissent une réponse pourtant vitale. Le dernier rapport de situation d’OCHA dresse le tableau sans fard d’un territoire où chaque litre d’eau, chaque repas, chaque mètre de route ouvert devient une bataille.
Sous les tentes, dans les ruines : la mécanique fragile de la survie
Au cœur du cessez-le-feu, Ghaza continue de vivre au rythme des distributions, des convois et des réparations de fortune. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : rien que le 12 novembre, plus de 1,3 million de repas ont été fournis par 25 partenaires à travers 194 cuisines communautaires, dont 143 000 dans le nord, où l’accès reste difficile. Dans le sud, à Deir al Balah et Khan Younis, les foules affamées témoignent d’une dépendance totale aux distributions pour couvrir des besoins alimentaires immenses.
Sur le front des abris, la situation n’est guère plus stable. Le 13 novembre, plus de 10 000 bâches, 18 000 cordes, ainsi que 996 tentes et 229 couvertures ont été distribuées. Les équipes humanitaires s’efforcent de monter des campements improvisés : 1 000 tentes de fortune en bois et bâches sont en cours d’installation pour accueillir les familles privées de toit, avec un objectif de 3 000. Depuis le début du cessez-le-feu, 660 latrines familiales ont été installées, un progrès réel mais dérisoire au regard d’une population déplacée par millions.
Eau impropre, réseaux à terre : un système vital à reconstruire
L’eau demeure l’un des enjeux les plus critiques. Les équipes du Coastal Municipalities Water Utility (CMWU) interviennent quotidiennement pour réparer des segments de réseaux d’eau et d’égouts, notamment dans les quartiers accessibles de Ghaza-ville. Les stations d’épuration, les réservoirs et les conduites ont subi des dégâts massifs et la moindre réparation nécessite coordination, sécurité et matériel.
L’usine de dessalement de l’hôpital Al Shifa — éventrée par les combats — n’est aujourd’hui qu’un amas de débris. Les travaux de déblaiement ont enfin commencé, première étape vers une remise en service partielle pouvant produire 500 m³ d’eau potable par jour. Parallèlement, des partenaires soutiennent 20 unités de dessalement réparties dans la bande, capables de générer jusqu’à 4 200 m³ d’eau destinés à 700 000 personnes. C’est un filet de survie plus qu’un système durable.
Protection des civils : traumatisme généralisé, soutien limité
Le rapport signale un niveau très élevé de détresse psychologique. Les équipes de protection ont atteint 1 246 personnes en 24 heures, dont 141 via un soutien psychologique spécialisé et 98 enfants et femmes via des sessions structurées. Les organisations de protection de l’enfance ont assisté 1 000 enfants et 435 adultes, proposant thérapie, gestion de cas, activités communautaires et sessions de sensibilisation aux risques d’abus ou d’explosifs.
Dans un territoire saturé d’armes non explosées, les demandes d’évaluation pour risques d’engins restant dans les décombres se multiplient. Des équipes spécialisées forment les travailleurs chargés du déblaiement afin d’éviter le pire.
Aide internationale : les chiffres montent, les blocages demeurent
Le 13 novembre, 3 041 palettes d’aide ont été offloadées aux points d’entrée de Ghaza, dont 67 % de nourriture. Plus de 1 539 palettes de fournitures médicales, couvertures, vêtements d’hiver et biscuits énergétiques ont été collectées, ainsi que 209 000 litres de carburant, indispensables au fonctionnement des hôpitaux, réseaux d’eau, télécommunications ou opérations de déblaiement.
Pourtant, la machine humanitaire bute sur les mêmes freins depuis des semaines :
– procédures de scan et douanes extrêmement lentes à Ashdod
– suspension des convois gouvernementaux jordaniens depuis le 18 septembre
– fermeture persistante de l’axe central Salah ad Din Road
– congestion extrême sur le corridor où les convois sont exposés aux risques d’interception
– coupures répétées de la fibre internet, empêchant coordination et communication entre équipes.
Une urgence qui dépasse la capacité de la trêve
Plus d’un mois après le cessez-le-feu, l’ampleur des besoins humanitaires à Ghaza confirme que la trêve n’a offert qu’un répit fragile et insuffisant. Sur le terrain, les humanitaires livrent une course contre la montre pour empêcher l’effondrement total des services essentiels.
Dans ce paysage ravagé, chaque distribution réussie, chaque pompe remise en marche, chaque enfant accueilli dans un espace sécurisé représente une victoire éphémère, mais vitale. Ghaza reste un territoire où la survie dépend de routes ouvertes, de carburant disponible, de réseaux réparés — et d’une volonté internationale capable de garantir un accès humanitaire réel, stable et protégé.
S.M.
