Des demandes d’importation dépassant 130 milliards de dollars ont été formulées par des milliers de microentreprises. Une vaste enquête interministérielle est lancée et des sanctions administratives et judiciaires sont annoncées contre les contrevenants.
Le ministère du Commerce extérieur et de la Promotion des exportations a fait état, samedi, de graves irrégularités relevées dans le traitement des dossiers relatifs aux programmes prévisionnels d’importation (PPI) pour le second semestre 2026.
Selon un communiqué du ministère, l’analyse des données issues de la plateforme numérique dédiée à l’importation des matières premières et des intrants de production a fait ressortir des incohérences particulièrement significatives entre la réalitééconomique de certaines entreprises et les montants d’importation sollicités.
L’analyse automatisée a notamment mis en évidence une disproportion manifeste entre la taille de certaines structures, leurs capacités réelles et les besoins d’importation déclarés. Des milliers de microentreprises, dont certaines ne déclarent aucun salarié, ont ainsi introduit des demandes d’importation dont le montant cumulé dépasse 130 milliards de dollars.
Le ministère rappelle que le caractère prévisionnel des programmes d’importation ne saurait justifier des demandes déconnectées de la réalité économique des opérateurs. Les prévisions doivent demeurer cohérentes avec la nature de l’activité exercée, les capacités de production, les effectifs déclarés et les besoins réels des entreprises.
Une vaste enquête interministérielle
Face aux anomalies constatées, les pouvoirs publics ont lancé une vaste enquête interministérielle sur les opérations d’importation réalisées par les entreprises concernées au premier semestre 2026 et durant les exercices précédents.
Les investigations porteront notamment sur les matières premières, intrants et équipements importés, avec un rapprochement entre les volumes et valeurs déclarés, l’activité réelle, les capacités de production et les effectifs des entreprises. L’objectif est de détecter d’éventuelles fraudes, fausses déclarations ou surfacturations.
Le ministère assure que cette opération vise à renforcer la transparence du commerce extérieur et annonce des sanctions administratives et judiciaires contre les contrevenants à l’issue des investigations.
La surfacturation, un mal ancien
Au-delà des montants en jeu, l’affaire remet en lumière les pratiques frauduleuses qui ont longtemps affecté certains segments du commerce extérieur algérien : surfacturation, fausses déclarations, recours à des prête-noms ou création de sociétés sans réelle activitééconomique.
Durant les années d’abondance pétrolière, notamment sous Abdelaziz Bouteflika, l’explosion des importations avait accru les risques de fraude. Certains opérateurs pouvaient exploiter les failles du registre du commerce, des dispositifs d’investissement et des mécanismes d’accès aux devises pour bénéficier indûment d’avantages ou de ressources publiques.
La surfacturation à l’importation figurait parmi les principaux mécanismes dénoncés, favorisée notamment par la fragmentation des bases de données, le faible croisement des informations et les insuffisances des contrôles.
L’IA comme nouvel outil de contrôle
La principale nouveauté réside dans l’exploitation massive des données par les autorités. Les anomalies relevées dans les programmes prévisionnels d’importation sont désormais détectées grâce à des outils automatisés d’analyse et de recoupement, auxquels s’ajoute progressivement l’intelligence artificielle.
Le croisement des données fiscales, douanières et sociales permet d’identifier les incohérences entre le profil réel d’une entreprise et ses déclarations d’importation : activité limitée, faibles effectifs ou capacité de production modeste face à des volumes importés élevés.
L’objectif est de détecter les risques en amont. La numérisation et l’interconnexion des bases de données rendent ainsi le contrôle plus préventif et réduisent les possibilités de dissimulation.
Entre fermeté et protection de l’activitééconomique
La nouvelle stratégie de contrôle traduit une volonté de passer d’une logique de vérification essentiellement administrative à une approche fondée sur l’analyse des risques et le croisement systématique des données.
Cette évolution constitue un outil important dans la lutte contre la fraude, mais elle pose également un défi aux pouvoirs publics : celui de parvenir à distinguer efficacement les comportements frauduleux des besoins légitimes des entreprises.
Car derrière les chiffres spectaculaires révélés par les contrôles se trouvent aussi des industriels et des importateurs dont l’activité dépend réellement de l’accès aux matières premières, aux intrants et aux équipements importés.
Le défi consiste donc à instaurer une véritable tolérance zéro à l’égard de la fraude, sans transformer le contrôle en obstacle à l’activité des opérateurs économiques respectueux.
S. Smati
