La colonisation française a longtemps été un débat domestique, confiné aux cercles académiques, aux plateaux télé parisiens et aux prudences lexicales de la République française. Une affaire franco-française, réglée à coups de rapports, de commémorations contrôlées et de formules dilatoires. Or cette ère touche à sa fin. Et Paris le sait.
L’article publié par Le Monde, consacré au projet de film sur Abd El-Kader, agit comme un révélateur. Sous couvert d’un sujet culturel, le quotidien décrit en creux une fracture stratégique : pour la première fois, la colonisation française pourrait être mise en scène à l’échelle planétaire, hors du contrôle narratif de la France.
Ce n’est pas le film qui inquiète Paris. C’est ce qu’il symbolise.
L’Émir est une figure impossible à neutraliser. Chef de guerre, homme d’État, penseur, humaniste, il incarne une résistance légitime, structurée, moderne. Le qualifier de «meilleur ennemi de la France», comme le fait Le Monde, revient à admettre un fait que Paris peine à assumer : la conquête coloniale n’a pas seulement rencontré des «révoltes», mais une opposition politique et morale de haut niveau.
Le porter à l’écran, dans un film d’envergure internationale soutenu par le président de la République, revient à extraire la colonisation du champ franco-français pour la projeter dans l’espace mondial. Le cinéma, contrairement aux livres d’histoire, ne négocie pas les émotions. Il impose des images, des héros, des responsabilités.
Le timing de toutes les crispations
Le contexte n’est pas neutre. Les relations entre l’Algérie et la France traversent une phase de tension inédite, renforcée par l’adoption d’une loi nationale criminalisant la colonisation. À Paris, cette séquence est perçue comme une offensive mémorielle coordonnée, où le film devient un outil politique à part entière.
La peur française ne tient pas à une accusation supplémentaire, mais à une perte de monopole. Jusqu’ici, la France pouvait encore expliquer, nuancer, contextualiser. Demain, elle pourrait être racontée par d’autres, sur d’autres écrans, dans d’autres langues.
C’est là que se situe le basculement.
Une colonisation racontée depuis Alger, incarnée par Abd El-Kader, diffusée sur les circuits internationaux, ne relève plus du débat hexagonal. Elle devient un fait historique universalisé, comparable aux récits sud-africains, vietnamiens ou latino-américains de la domination coloniale.
Paris redoute ce moment précis : celui où la colonisation cessera d’être une querelle de mémoires pour devenir un récit global partagé, échappant aux précautions diplomatiques françaises.
La souveraineté par le récit
Ce que révèle l’article du Monde, au fond, c’est une vérité simple : la bataille n’est plus juridique ni diplomatique, elle est narrative. En soutenant ce film, l’Algérie affirme que la mémoire n’est pas négociable et que le récit historique est une arme de souveraineté.
La France ne craint pas un procès. Elle craint un écran.
Car une fois que l’histoire est vue, ressentie et comprise par le monde, il n’y a plus de retour possible au silence contrôlé.
Il faut faire ce film maintenant
Nous avons trop attendu. Trop tergiversé. Trop laissé les autres parler à notre place.
Le temps des prudences est terminé : ce film sur Abd El-Kader doit être réalisé maintenant, sans délais supplémentaires, sans complexes, sans autorisations implicites.
Car il ne s’agit pas de cinéma.
Il s’agit de vérité historique.
Depuis plus d’un siècle, la colonisation française en Algérie s’est protégée derrière un arsenal de thèses fausses mais répétées jusqu’à l’usure : l’Algérie n’existait pas, il n’y avait pas d’État, pas de souveraineté, pas de nation. Ces mensonges ont servi d’alibi moral à la conquête, puis de refuge intellectuel à ceux qui refusent encore d’assumer l’histoire.
Or les faits sont têtus.
Avant 1830, l’Algérie était un pays structuré, doté d’un pouvoir politique, d’un territoire administré, d’une armée, d’une diplomatie et d’une souveraineté reconnue. Elle n’était pas une terre vide à civiliser, mais un État agressé.
Le pouvoir central existait.
Il y avait un chef de l’État, une autorité reconnue, une organisation militaire, des représentants auprès des puissances étrangères. Des accords étaient signés. Des ambassades existaient. Des frontières étaient défendues. On ne colonise pas un vide : on renverse un ordre.
Abd El-Kader n’est pas né du chaos. Il est né d’un État agressé. Il n’a pas improvisé une résistance : il l’a structurée, administrée, pensée. Il a levé une armée régulière, organisé un pouvoir, négocié avec des puissances étrangères. Ce simple fait suffit à pulvériser la thèse d’une Algérie sans consistance politique.
Alors pourquoi ce film est-il urgent aujourd’hui ?
Parce que la bataille ne se joue plus dans les livres, mais dans les images. Parce que le monde ne découvre plus l’histoire par des notes de bas de page, mais par des récits incarnés. Parce que la colonisation française ne peut plus rester un débat confiné à la France, réglé par des euphémismes et des demi-reconnaissances.
Comme l’a montré récemment Le Monde, le projet de film sur Abd El-Kader inquiète Paris non pour des raisons artistiques, mais parce qu’il brise le monopole narratif. Il raconte l’histoire depuis Alger. Il montre l’Algérie comme sujet, non comme décor. Comme État agressé, non comme invention tardive.
Réaliser ce film maintenant, c’est dire clairement au monde :
— nous existions avant 1830
— nous étions souverains
— nous avons été envahis
— nous avons résisté.
C’est démonter, une fois pour toutes, les thèses coloniales recyclées sous couvert de complexité. C’est rappeler que la colonisation n’a pas créé l’Algérie : elle l’a violentée. Elle ne l’a pas fondée : elle l’a combattue.
Ce film n’est pas une revanche.
C’est une mise au point historique.
Plus nous attendons, plus d’autres raconteront notre histoire à notre place.
Plus nous hésitons, plus les vieux mensonges se parent de respectabilité.
Le moment est venu.
Non pour provoquer.
Mais pour dire enfin ce qui fut — et le montrer au monde.
S. Méhalla
