Épargner n’est pas encore un réflexe généralisé en Algérie.
Dans un pays où l’économie repose largement sur la rente pétrolière et où les fluctuations du baril dictent la santé des finances publiques, la question de l’épargne des ménages est souvent reléguée au second plan.
Par Rédaction de Crésus
La majorité des Algériens vit au rythme d’un revenu consommé presque immédiatement, sans réelle stratégie de capitalisation à long terme.
Dans un contexte marqué par l’inflation — estimée officiellement à plus de 9% en 2023 —, la dépréciation continue du dinar et la faiblesse du pouvoir d’achat, l’épargne apparaît davantage comme un luxe que comme une habitude de gestion quotidienne.
Des refuges traditionnels face à la méfiance bancaire
Traditionnellement, les familles algériennes ont toujours cherché des refuges tangibles pour protéger leurs économies. L’or reste la valeur emblématique : acheter des bijoux est perçu à la fois comme un signe de prospérité et comme une assurance transmissible. L’immobilier s’est imposé ces dernières décennies comme la seconde grande valeur refuge. Malgré la flambée des prix, l’achat d’un appartement ou d’un terrain demeure une manière de mettre son argent à l’abri de l’érosion monétaire. Quant aux devises étrangères, elles jouent un rôle central dans cette stratégie de prévoyance. Détenir des euros ou des dollars permet non seulement de préserver le pouvoir d’achat, mais aussi de spéculer sur le marché parallèle, où le cours est supérieur au taux officiel.
Le système bancaire, en revanche, inspire peu de confiance. Les produits d’épargne classiques existent – comptes sur livret, dépôts rémunérés, plans d’épargne – mais ils peinent à séduire. Les taux d’intérêt, souvent inférieurs à l’inflation, annihilent l’attractivité de ces placements. Cette faiblesse est aggravée par une question de nature religieuse : pour une large partie de la population, les intérêts bancaires sont assimilés à l’usure (riba), considérée comme haram. Déposer son argent en banque revient donc, dans cette perception, à se compromettre religieusement. D’où la prédominance d’une épargne «informelle», stockée en cash, convertie en or, investie dans l’immobilier ou placée en devises.
Une arme immunitaire encore sous-exploitée
Ce rejet culturel et religieux du système bancaire n’est pas sans conséquences. Alors que l’Algérie souffre d’un manque criant de financements pour ses entreprises, des sommes colossales dorment en dehors des circuits officiels. Selon certaines estimations relayées par des économistes locaux, plus de 90 milliards de dollars circuleraient dans l’économie informelle, échappant au contrôle de l’État comme aux investissements productifs. À titre de comparaison, chez nos voisins, près de 60% des ménages détiennent un produit bancaire, contre moins de 40% en Algérie, où la défiance est bien plus enracinée.
Dans les faits, épargner demeure l’affaire d’une minorité. Les ménages les plus aisés, souvent connectés aux réseaux de la diaspora, disposent d’une véritable stratégie patrimoniale, diversifiant entre immobilier, or et devises. Mais pour une grande partie de la population, qui consacre l’essentiel de ses revenus à la consommation immédiate, l’épargne n’est pas un souci prioritaire. Les salaires modestes, la hausse continue des prix et l’absence de produits financiers «halal» limitent drastiquement la capacité d’accumuler des réserves.
Pourtant, l’épargne pourrait être une arme immunitaire contre les fragilités structurelles du pays. Dans d’autres économies, elle sert de carburant à l’investissement productif, finance les infrastructures, soutient les entreprises et renforce la résilience face aux crises. En Algérie, elle reste enfermée dans une logique de précaution individuelle, alimentée par la peur du lendemain plus que par une vision de l’avenir. Une piste commence cependant à émerger : le développement de la finance islamique. L’introduction de comptes et de produits bancaires sans intérêt, conformes aux principes de la charia, suscite un regain d’intérêt. Cette alternative pourrait réconcilier une partie des ménages avec les institutions bancaires et drainer une fraction de l’épargne informelle vers le circuit officiel.
En définitive, l’épargne en Algérie n’est pas encore une force structurante de l’économie. Elle protège les familles, mais ne soutient pas le développement national. Dans un pays dépendant du pétrole, où chaque baisse du baril fragilise l’État et pèse sur le quotidien des citoyens, canaliser cette épargne vers des usages productifs constituerait une révolution silencieuse. Tant qu’elle restera limitée à l’or, à la pierre et aux devises, l’épargne sera une forteresse individuelle, mais elle ne deviendra pas ce qu’elle devrait être : une arme collective de souveraineté économique.
Les chiffres clés de l’épargne en Algérie
(d’après la Banque d’Algérie et des estimations économiques 2022-2023)
Inflation moyenne : 9,3% en 2023 (contre 7,6% en 2022).
Taux de bancarisation : environ 40% des ménages disposent d’un compte bancaire (contre plus de 70% en Tunisie).
Masse monétaire hors banques : estimée à plus de 90 milliards de dollars circulant dans l’informel.
Produits bancaires islamiques : une dizaine d’offres commercialisées depuis 2021, représentant moins de 2% de l’épargne totale.
Or : pas de statistiques officielles, mais les économistes estiment que les ménages algériens détiennent plusieurs centaines de tonnes sous forme de bijoux, un stock qui constitue la première réserve «populaire» du pays.
R.C.
