La Cour suprême a cassé et renvoyé l’affaire d’Ahmed Said Y., alias « Saïd l’Émigré », et de son acolyte A.B. Lamine, deux hommes déjà condamnés pour leur implication dans l’enlèvement du petit Amine Yarichène, un drame qui avait secoué l’opinion publique en 2014.
Par Redouane Hannachi
Les deux mis en cause avaient été reconnus coupables par le tribunal criminel d’Alger et condamnés à vingt ans de réclusion criminelle lors du premier jugement. Rejugés l’année dernière dans le cadre de la procédure d’appel criminel, ils avaient obtenu des peines révisées à 10 et 9 ans de prison ferme. Une décision qu’ils estimaient «lourde» et «disproportionnée», selon les mémoires introduits par leurs avocats. Le parquet général, lui, avait contesté ces réductions de peine, estimant que la gravité des faits exigeait une répression exemplaire. La haute juridiction lui a finalement donné raison.
Retour sur une affaire qui avait bouleversé le pays
Le 5 décembre 2018, le tribunal criminel de Dar El Beida avait prononcé plusieurs condamnations allant de dix à vingt ans de prison dans cette affaire de kidnapping particulièrement choquante, ainsi que deux acquittements pour insuffisance de preuves. Lors des faits, le petit Amine, âgé de huit ans, n’avait pu identifier ses ravisseurs : les malfaiteurs avaient pris soin de porter des masques, l’un noir et l’autre à l’effigie de Spiderman. Leur plan était méticuleusement préparé.
Le principal accusé, Ahmed Said Y., considéré comme le chef du groupe, avait été condamné à 20 ans de prison ferme et à une amende de 100 000 dinars. Son complice, A.B. Lamine -ami intime du père de l’enfant -auquel les enquêteurs reprochent d’avoir servi «d’indicateur», avait écopé de 15 ans de réclusion criminelle. Un troisième protagoniste, B. Hamza, impliqué dans l’achat de la moto utilisée pour le rapt, avait été condamné à 10 ans de prison. Deux autres accusés, B. Makhlouf et B. Brahim, avaient été acquittés faute d’éléments matériels suffisants. Un mandat d’arrêt international avait également été émis contre B. Noureddine, condamné par contumace à la réclusion criminelle à perpétuité. Sur le plan civil, les condamnés avaient été sommés de verser un dinar symbolique à la famille de l’enfant en réparation des lourds préjudices moraux subis.
Un enlèvement motivé par l’appât du gain
Les magistrats avaient répondu par l’affirmative à l’ensemble des questions liées aux chefs d’inculpation : création d’une association de malfaiteurs, enlèvement d’un mineur, séquestration et demande de rançon colossale de quatre millions d’euros. Le procureur général, lors de son réquisitoire, avait requis la prison à perpétuité contre les principaux mis en cause, rappelant que « les faits sont formels », notamment concernant l’intention criminelle. Selon lui, les accusés se sont attaqués à un enfant sans défense, chacun assumant un rôle bien défini dans l’exécution de ce plan. Il avait insisté sur le caractère structuré et dangereux de ce groupe : «Ils n’ont pas seulement kidnappé un enfant. Ils ont exigé une rançon digne des organisations criminelles internationales.»
Le témoignage bouleversant du père de la victime
Les déclarations du père du petit Amine avaient profondément marqué l’audience. Effondré, il avait confié : «J’ai vécu l’enfer pendant huit jours. Amine Aït Bouaoune, que je considérais comme mon frère, a participé à l’enlèvement de mon fils. Il a trahi toute notre famille. J’aurais préféré qu’il s’en prenne à moi plutôt qu’à un enfant de huit ans, sans défense. Depuis, mon fils souffre de troubles psychiques.» Son témoignage avait rappelé la dimension humaine et psychologique de cette affaire, bien au-delà des seuls aspects judiciaires. Grâce à l’enquête minutieuse de la gendarmerie, l’enfant avait été retrouvé au bout d’une semaine, sain et sauf mais profondément marqué.
Un procès sous haute tension
Lorsque le procès s’est ouvert devant le tribunal criminel d’Alger, la salle d’audience était placée sous haute surveillance. Les éléments de la Brigade de recherche et d’investigation (BRI) avaient quadrillé les lieux. Le procès avait duré plus de quatorze heures, un marathon judiciaire durant lequel les accusés ont été longuement interrogés. Ahmed Said Y., vêtu d’une chemise bleue, avait été appelé à la barre pour répondre d’accusations lourdes. Il avait nié en bloc : «Je n’ai pas kidnappé le petit Amine. C’est Azzouz Sofiane qui m’a demandé d’enlever l’enfant pour récupérer mon argent.» Il avait admis être entré en Algérie sous une fausse identité : « J’ai utilisé le nom de mon frère pour revenir du Maroc», avait-il déclaré. L’accusé avait également tenté de minimiser son implication, affirmant que l’enfant avait été « bien traité » et « entouré de chaleur parentale lors de sa séquestration — des propos qui avaient indigné le public. De son côté, A.B. Lamine, décrit comme le «traitre» par la famille de la victime, avait nié son rôle : «Les enquêteurs m’ont forcé à signer des déclarations. Je n’ai rien à voir avec cette affaire.» Malgré ces dénégations, les preuves matérielles et testimoniales avaient convaincu les juges de sa participation. La partie civile avait rappelé que les éléments à charge étaient «nombreux, concordants et irréfutables », pointant l’atrocité d’un acte visant un enfant sans défense et les traumatismes laissés à la famille. La défense, elle, s’était contentée de demander l’application des circonstances atténuantes. Malgré cela, les verdicts prononcés avaient été accueillis par des applaudissements dans le hall du tribunal.
La Cour suprême relance la machine judiciaire
Saisie par le procureur général, la chambre criminelle de la Cour suprême a jugé que les peines prononcées en appel ne reflétaient pas suffisamment la gravité des faits. Elle a donc décidé de casser les arrêts et de renvoyer l’affaire pour être rejugée par une autre composition du tribunal criminel d’Alger. Les mis en cause pourraient donc faire face à des peines plus lourdes, d’autant que les preuves retenues dans le dossier sont nombreuses. Les avocats de la défense, anticipant un nouveau procès difficile, envisagent déjà d’introduire des rétractations devant la Cour suprême pour tenter de faire rejuger leurs clients dans un contexte plus favorable. L’affaire sera reprogrammée lors de la prochaine session criminelle. Elle promet à nouveau un procès tendu, tant les faits ont marqué la mémoire collective. Pour la famille Yarichène, ce long feuilleton judiciaire laisse espérer que justice soit définitivement rendue, onze ans après les faits.
- H.
