Il arrive un moment où l’histoire cesse de murmurer et commence à gronder.
Nous y sommes.
La confrontation n’est plus un fantasme de tribune ni une rhétorique de plateau, elle est une dynamique structurelle.
Depuis la seconde élection de Donald Trump, le vernis diplomatique s’est fissuré. L’Occident ne cherche plus à convaincre qu’il domine. Il organise la pérennité de sa prééminence.
Nous sommes entrés dans l’ère des croisades sans croix.
Elles n’avancent plus en armures, mais en satellites.
Elles ne brandissent plus l’épée, mais la sanction financière.
Elles ne citent plus Urbain II, mais invoquent la «sécurité internationale» et les «valeurs universelles». Le vocabulaire a changé, la logique demeure. Préserver une centralité, contenir toute altérité, neutraliser les récalcitrances.
Le procédé est chirurgical. On ne conquiert plus, on désagrège. L’Irak fut désossé, l’Afghanistan épuisé, la Libye pulvérisée, la Syrie morcelée, le Yémen exsangue. Ces nations ne sont pas mortes, non, elles ont été maintenues dans un état d’inachèvement permanent. La souveraineté y subsiste comme une coquille vide, tandis que les dépendances prolifèrent. La ruine n’est pas un accident. Un outil.
À cela s’ajoute l’avance technologique décisive. L’industrie militaire occidentale irrigue l’innovation, l’intelligence artificielle s’intègre aux doctrines, la data devient un champ de bataille invisible, les alliances se recomposent à vitesse algorithmique. Quand l’essentiel est menacé, le front se ressoude. La puissance, ici, est systémique. Financière, industrielle, narrative…
En face? Une fragmentation chronique.
Les États du Golfe vivent sous parapluie sécuritaire étranger. Leurs territoires abritent des bases qui garantissent protection et tutelle simultanément. Les pétrodollars achètent du confort, rassurent les palais et les harems mais rarement de l’autonomie. Les rivalités interarabes neutralisent toute architecture commune. Les communiqués tiennent lieu de stratégie.
Et voici le plus inquiétant : ni la Ligue arabe, ni les grandes organisations islamiques, ni les forums censés incarner une conscience collective ne semblent mesurer l’ampleur du moment. On s’indigne par réflexe, on condamne par habitude, on se réunit par protocole. Mais qui élabore une doctrine? Qui investit massivement dans la recherche, l’industrie de défense, la souveraineté numérique? Qui pense l’unité autrement que comme slogan?
L’alignement opportuniste achève le tableau. Certains États, comme le Maroc, préfèrent être comptés parmi les fidèles du centre plutôt que risquer l’autonomie. On se place du «bon côté», on adopte la lecture dominante, on espère la bienveillance. Cette diplomatie de l’ombre rassure à court terme, elle hypothèque à long terme.
Reste l’Iran, puissance non arabe, acteur récalcitrant, conscient de la conflictualité stratégique. Qu’on partage ou non ses choix, il a compris que la souveraineté se défend, qu’elle ne s’implore pas. Mais il n’appartient pas aux Perses de porter la défense d’un monde arabe qui peine à se défendre lui-même.
Le diagnostic est sévère. Nous traversons une croisade civilisationnelle, non religieuse mais hiérarchique, une lutte pour déterminer qui structure le monde et qui le subit. Le danger n’est pas seulement externe, il est intérieur. La léthargie intellectuelle, l’anesthésie stratégique, l’illusion que la tempête épargnera les indécis.
L’histoire ne pardonne pas l’inertie. La puissance ne se décrète pas, elle se construit. Par l’industrie, la science, l’unité réelle, la lucidité politique… À défaut, nous continuerons à commenter notre déclassement avec éloquence. Et l’éloquence, face aux architectures de domination, ne pèse que dalle !
S. Méhalla
