Rabat est en état de choc, et ce n’est pas qu’une expression.
Le rideau vient de se soulever sur une vérité soigneusement occultée depuis des mois : le roi Mohammed VI est atteint d’une forme avancée de cancer du sang — une leucémie lymphoïde chronique (CLL) — et suit depuis trois mois un traitement de chimiothérapie.
Après les festivités de la Fête du Trône du 30 juillet, le monarque quittera le Maroc pour s’installer à Paris, allumé, afin de poursuivre ses soins. Cette annonce ne fait pas seulement tomber le masque sur l’état de santé d’un chef d’État invisible et opaque, elle révèle les failles abyssales d’un système monarchique verrouillé, archaïque, et désormais au bord du gouffre.
Le secret de la maladie : un aveu de faiblesse du Makhzen
Le Makhzen s’est longtemps nourri d’opacité, de mystification monarchique et d’une communication verticale digne d’un autre siècle. Durant trois mois, le peuple marocain a été tenu dans l’ignorance de l’état de santé de celui qui concentre entre ses mains l’intégralité du pouvoir politique, religieux et militaire.
Ce silence n’est pas un oubli, mais un choix d’une monarchie qui considère ses sujets comme des mineurs politiques, incapables de comprendre ou d’interroger le destin d’un homme qui incarne à lui seul le pouvoir absolu.
Aujourd’hui, cet aveu forcé de maladie signe une fracture : le roi n’est plus invincible, le mythe du commandeur des croyants s’effrite, et le Makhzen doit composer avec une réalité qu’il ne peut plus maquiller.
Une fuite vers Paris : la preuve d’un abandon
L’image est saisissante : le roi du Maroc, chef suprême d’un État de plus de 40 millions d’âmes, choisit de se faire soigner non pas dans les hôpitaux de son pays — pourtant rénové à grands coups de propagande — mais en France, dans la capitale de l’ancienne puissance coloniale.
C’est une double avenue. D’abord, celui de la faillite du système de santé marocain, incapable de garantir des soins de niveau international, même pour ses élites et son roi. Ensuite, celui d’une dépendance persistante aux logiques post-coloniales et à une métropole qui reste, pour les dirigeants marocains, le refuge ultime, le port d’attache de leurs fortunes, de leurs résidences et désormais de leur survie.
En partant à Paris, Mohammed VI abandonne de fait la gestion du royaume. Aucune structure transitoire n’a été annoncée. Aucun Conseil de régence. Aucun mécanisme clair. Le vide. Une monarchie personnifiée à outrance laisse le pays dans un flou institutionnel qui pourrait bien se transformer en chaos politique si l’état de santé du roi se détériore davantage.
Une monarchie paralysée, une jeunesse en rupture
Le Maroc d’aujourd’hui n’est plus celui de 1999. Une jeunesse éduquée, connectée, méfiante, regarde avec une distance grandiose un pouvoir monarchique figé dans les pratiques du XIXe siècle.
Les aspirations démocratiques, les luttes sociales dans le Rif, à Jerada, à Casablanca ou encore à Marrakech, ont toutes été réprimées dans le sang ou derrière les barreaux.
Pendant que la monarchie se recroqueville dans le secret, des millions de Marocains sont contraints à l’exil économique, à la précarité, ou à la résignation.
L’annonce de la maladie du roi pourrait, à défaut de provoquer une compassion sincère, raviver une colère aigre. Celle d’un peuple qui n’en peut plus d’un système verrouillé, inégalitaire, gangrené par la corruption et monopolisé par une poignée de clans liés à la monarchie.
Le spectre de l’instabilité
Le départ du roi vers Paris pose une question vertigineuse : que se passera-t-il s’il venait à s’éteindre loin de son trône, sans succession formellement établie ?
Le prince héritier Moulay El Hassan est jeune, inexpérimenté et inconnu du grand public. Le Makhzen pourrait se référer à une logique de continuité autoritaire, en s’appuyant sur les services de renseignement et les oligarques du régime, mais à quel prix ?
L’image d’un roi malade et absent pourrait aussi fragiliser les alliances diplomatiques laborieusement construites — avec les monarchies du Golfe, avec la France elle-même — et redonner de l’élan aux mouvements contestataires réprimés depuis des années.
Et le crépuscule d’un règne
L’annonce de la maladie du roi Mohammed VI sonne comme un coup de tonnerre dans un ciel qui, en réalité, s’assombrissait depuis longtemps. Plus qu’une nouvelle médicale, c’est un événement politique majeur, certainement la fin d’un système fondé sur l’omnipotence d’un Makhzen. Le Maroc est à la croisée des chemins : soit il s’enfonce dans l’immobilisme, le secret, et la répression, soit il affronte ses démons et engage, enfin, une refondation institutionnelle à la hauteur des aspirations de son peuple.
Mais cela supposerait que le Makhzen accepte de lâcher prise. Et cela, l’histoire récente du Maroc nous enseigne qu’il n’en a ni l’habitude, ni l’intention.
S.M
