À la veille de la COP30 de Belém, un vent nouveau souffle sur le continent africain. Face aux promesses creuses des bailleurs et aux politiques d’austérité imposées au nom du climat, les syndicats, les mouvements féministes et les travailleurs africains reprennent la parole pour imposer leur vision d’une «transition juste» — sociale, souveraine et solidaire.
Par S. M.
Loin des grands forums et des discours calibrés, c’est sur le terrain que s’invente la transition africaine. Du Cap à Dar Essalam, des syndicats de l’énergie aux fédérations de transports, les travailleurs s’unissent pour réclamer une transition fondée sur la justice sociale. Leur credo : une transition n’est juste que si elle protège la dignité, les emplois et les moyens de subsistance des peuples — pas seulement les indicateurs carbone.
Le nouveau manifeste syndical africain repose sur trois piliers : le financement par des subventions plutôt que la dette, la propriété publique des secteurs clés de l’énergie et des transports, et la solidarité Sud-Sud face à un système économique mondial jugé inique. «La justice doit être intentionnelle, non accidentelle», affirment ses auteurs.
Reprendre la main sur la transition
Le terme de «transition juste» a longtemps orné les discours politiques, tout en masquant des politiques d’austérité et de privatisation. Sur le continent, nombre d’usines ont fermé, les services publics ont été vendus, les budgets sociaux amputés. Face à cela, un réseau panafricain s’est formé en 2025, reliant Dar Salam, Addis-Abeba et Boksburg, pour refonder la transition sur la souveraineté et la redistribution.
L’enjeu central demeure financier. Bien que l’Afrique ne soit responsable que de 4% des émissions mondiales, elle subit les pires conséquences du réchauffement. Pourtant, la majorité des financements climatiques arrivent sous forme de prêts, aggravant le poids de la dette. Selon la CEA-ONU, les États africains dépensent trois fois plus pour rembourser leurs créanciers que pour s’adapter au climat. Une injustice flagrante que les syndicats dénoncent comme «colonialisme climatique».
Une économie publique et communautaire
L’agenda africain pour une transition juste plaide pour la reconstruction de services publics puissants et communautaires, financés localement et gérés démocratiquement. L’expérience de la libéralisation énergétique en Afrique du Sud, où les producteurs privés se multiplient sans contrôle, illustre les dérives du modèle actuel : coupures, emplois supprimés, hausse des tarifs.
Les mouvements sociaux exigent donc la fin des concessions léonines, la relance des entreprises publiques et l’investissement massif dans les transports collectifs et les industries vertes locales. L’objectif : lier décarbonation et industrialisation, créer des emplois et garantir à chaque foyer un accès abordable à l’énergie.
Travail, genre et dignité
Pour les syndicats, la transition verte ne peut se faire au prix du chômage. Des milliers de mineurs, chauffeurs ou agents municipaux ont déjà perdu leur emploi dans le cadre de restructurations dites écologiques. D’où l’urgence de plans de reconversion, de salaires garantis et d’une protection sociale universelle. Le principe est clair : «Une transition qui détruit des emplois ne peut être qualifiée de juste.»
Les femmes occupent une place centrale dans cette refondation. Souvent en première ligne face à la pauvreté énergétique et à la sécheresse, elles sont reléguées aux marges du pouvoir. Les syndicats féminins réclament des budgets sensibles au genre, la reconnaissance du travail de soin et la représentation des femmes dans toutes les instances climatiques. Car sans égalité, il ne peut y avoir de durabilité.
De l’extractivisme à la souveraineté
Cobalt, lithium, manganèse : les ressources africaines, indispensables à la transition mondiale, attisent les convoitises. Les syndicats appellent à un «Pacte africain des minerais» pour transformer sur place, créer de la valeur et financer les services publics plutôt que d’exporter à vil prix. Ce virage vise à rompre avec le modèle extractiviste hérité du colonialisme et à bâtir une économie souveraine et circulaire.
Enfin, les travailleurs dénoncent les politiques commerciales punitives du Nord, telles que le mécanisme européen d’ajustement carbone, perçu comme une nouvelle forme de dette climatique. Ils prônent au contraire une coopération Sud-Sud, fondée sur le partage technologique et la justice économique.
Alors que les délégués s’apprêtent à se réunir à Belém, le message venu d’Afrique résonne comme un avertissement : sans justice, la transition verte ne sera qu’une illusion. En réinventant le lien entre climat, travail et souveraineté, les travailleurs africains ne demandent pas l’aumône — ils montrent la voie d’un avenir vivable et équitable.
L’avenir, disent-ils, sera public et populaire — ou il ne sera pas juste du tout.
S.M.
