À un peu plus de trois mois des prochaines élections locales, les partis politiques sont déjà à la recherche des «profils» qui pourront composer leurs listes.
À peine les législatives du 2 juillet passées, et alors que les formations politiques disent avoir tiré les enseignements du scrutin, les appareils se remettent en mouvement pour une nouvelle échéance électorale. Une échéance qui pourrait s’avérer plus difficile encore que la précédente, non seulement parce que les exigences légales se sont renforcées, mais surtout parce que les partis doivent composer avec une réalité devenue difficile à ignorer : ils disposent, pour beaucoup, de peu de relais dans la société et peinent à mobiliser les citoyens.
La première bataille sera donc celle des candidatures. Et elle pourrait être rude. La nouvelle loi électorale impose désormais un certain nombre de conditions relatives à la composition des listes, notamment la présence de jeunes, de femmes et de diplômés.
L’objectif affiché est de favoriser le renouvellement des assemblées et de faire émerger de nouveaux profils. Sur le principe, la démarche paraît logique. Les collectivités locales ont besoin de compétences nouvelles et d’une représentation plus diversifiée. Mais si la loi peut fixer effectivement les quotas, elle ne peut, a contrario, créer une relève politique. Si elle peut obliger les partis à chercher des jeunes, elle ne saurait fabriquer en quelques mois une génération de militants.
Si elle peut imposer une présence féminine elle ne peut pas créer artificiellement une implantation des femmes dans des formations «rachitiques» qui n’ont rien fait pour booster leurs adhésions. Si enfin la loi peut favoriser les diplômés, elle ne pourra en aucun cas contraindre ces derniers à s’engager dans une activité politique qui attire de moins en moins. C’est là que commence le véritable problème.
Pénurie de profils et de militants
Pour constituer une liste locale crédible, il ne suffit pas d’aligner des noms. Il faut connaître la commune, ses quartiers, ses villages, ses réseaux associatifs et professionnels, ses personnalités notables et respectées. Il faut aussi disposer de femmes et d’hommes prêts à s’exposer publiquement, à défendre un programme et à assumer une étiquette partisane.
Or une grande partie des formations politiques souffre précisément d’un déficit d’implantation. Beaucoup disposent d’une direction nationale, de bureaux de wilaya et de structures locales, mais sans véritable activité militante permanente.
Entre deux scrutins, les réunions se raréfient, les structures fonctionnent au ralenti et les jeunes sont peu nombreux à rejoindre les appareils. Les partis sont ainsi placés devant un paradoxe : ils doivent renouveler leurs candidats au moment même où ils ne parviennent plus à faire adhérer suffisamment de nouveaux militants.
Le signal des législatives
Les chiffres du scrutin du 2 juillet devraient pourtant inciter les formations politiques à une sérieuse réflexion. La participation définitive n’a atteint que 21,24%. Sur près de 24 millions d’électeurs inscrits, un peu plus de cinq millions seulement ont voté. On peut discuter les raisons de cette abstention, mais il est difficile de la considérer comme un simple accident électoral. Les élections locales pourraient, cependant, présenter une particularité.
Elles concernent directement la vie quotidienne. Le citoyen connaît les problèmes de sa commune : voirie, éclairage, déchets, urbanisme, équipements, transports ou environnement. Il peut également connaître les candidats personnellement.
Le vote local peut donc être plus proche et plus concret que le vote national. Mais cette proximité ne garantit pas la mobilisation. Un citoyen peut parfaitement connaître son candidat et considérer que son vote ne changera rien. Il peut connaître les difficultés de sa commune et ne plus croire que l’élection permette réellement de les résoudre. Les partis auront ainsi une double tâche : trouver des candidats et convaincre les citoyens que cela vaut encore la peine de voter pour eux.
Des listes de circonstance ?
La pénurie de candidatures pourrait pousser certaines formations à rechercher des profils en dehors de leurs structures traditionnelles. Un commerçant connu, un universitaire, un entrepreneur, un cadre, une responsable associative ou un jeune diplômé peuvent ainsi être sollicités.
Cette ouverture à la société civile n’est pas nécessairement négative. Elle peut même permettre de renouveler les assemblées et d’y introduire des compétences qui manquent aux appareils politiques. Le danger apparaît lorsque le recrutement devient essentiellement arithmétique.
Il ne s’agit alors plus de construire une équipe autour d’un projet communal, mais de trouver suffisamment de personnes pour compléter la liste, respecter les exigences de la loi et éviter son rejet. Le phénomène pourrait surtout toucher les petites formations. Pour certaines, l’enjeu n’est pas nécessairement de conquérir des communes mais de ne pas…disparaître du paysage politique. Participer devient alors une question de survie. Ne pas présenter de listes, c’est risquer de perdre toute visibilité et de voir ses structures locales déjà quasi inexistantes, s’affaiblir davantage.
Le véritable renouvellement ne consistera pas seulement à changer quelques noms sur les listes. Il supposera l’émergence de candidats ayant une légitimité propre, une connaissance du terrain et une capacité à parler aux électeurs qui ne se reconnaissent plus dans les appareils traditionnels.
L’étau se resserre sur «l’argent sale»
À la difficulté de trouver des candidats s’ajoute une contrainte supplémentaire : le durcissement de la lutte contre l’argent sale et la corruption électorale. La volonté des pouvoirs publics est désormais clairement affichée : empêcher que l’argent, les réseaux d’influence ou les moyens matériels puissent fausser la compétition et transformer les mandats électifs en instruments au service d’intérêts particuliers.
La question est particulièrement sensible au niveau local. Dans une commune, les relations personnelles sont étroites. Les candidats connaissent souvent leurs électeurs et les réseaux familiaux, professionnels ou sociaux se croisent.
Cette proximité peut favoriser la démocratie locale, mais elle peut aussi faciliter les promesses, les pressions, les interventions ou certaines formes d’achat de voix. Les partis devront donc désormais trouver des candidats capables de mobiliser autrement que par l’argent.
Une vie politique rythmée par les élections
Toutes ces difficultés renvoient à une faiblesse plus profonde de la vie politique nationale : son fonctionnement par cycles électoraux. À l’approche d’un scrutin, les partis se réveillent. Les réunions se multiplient, les structures locales sont réactivées, les candidats recherchés, des semblants de programmes préparés.
Puis viennent la campagne, le vote, les résultats et les bilans. Après quoi, l’activité retombe souvent jusqu’à l’échéance suivante. Ce fonctionnement par intermittence ne permet pas de construire une véritable culture militante. Il ne favorise ni la formation des jeunes ni l’émergence progressive de responsables locaux.
Les partis se retrouvent ainsi à rechercher dans l’urgence des candidats qu’ils auraient dû identifier et former au cours des années précédentes. La vie d’un parti exige, en effet, une présence politique permanente : des militants qui travaillent toute l’année sur les problèmes de leur commune, des élus qui rendent compte de leur action, des débats réguliers et des citoyens capables d’interpeller leurs représentants en dehors des périodes de campagne.
Le véritable enjeu
À quelques mois du scrutin, les partis sont donc placés devant une équation particulièrement difficile. Ils doivent respecter une loi plus contraignante, présenter des jeunes, des femmes et des diplômés, vérifier soigneusement les dossiers, se tenir à distance des pratiques liées à l’argent et, dans le même temps, trouver des candidats suffisamment crédibles pour convaincre des électeurs dont une grande partie boude les urnes.
Les formations les mieux structurées pourront sans doute surmonter une partie de ces obstacles. D’autres devront improviser. Au vu de la «carte politique nationale», le risque de voir se reproduire le scénario déjà observé lors d’autres scrutins, avec des formations qui participent davantage pour assurer leur survie que pour conquérir réellement le terrain est présent.
Le cercle est connu : désintérêt des citoyens, affaiblissement des partis, difficulté à recruter, recours à des candidatures de circonstance, faible participation et nouveau désenchantement. C’est pourquoi les prochaines élections locales seront bien davantage qu’un simple renouvellement des APC et des APW. Elles constitueront un nouveau test de la capacité des partis à renouer avec la société.
Derrière la recherche actuelle de «profils adéquats», c’est donc une question beaucoup plus importante qui se pose : les formations politiques sont-elles encore capables de produire des candidats issus de la société, porteurs d’un projet local et suffisamment crédibles pour redonner aux citoyens l’envie de participer ? La réponse ne réside sûrement pas uniquement dans le nombre de listes déposées ou de sièges remportés.
Elle se mesurera surtout à la capacité des partis à sortir de la logique électorale permanente pour reconstruire un véritable rapport avec les citoyens. Car le problème n’est finalement pas seulement de trouver des candidats. Il est de retrouver des électeurs qui aient encore envie de les choisir.
Saïd Mekla
