Les magistrats de la 10ᵉ chambre pénale de la cour d’Alger ont rendu, hier, leur verdict dans l’affaire en appel de l’écrivain Mohamed Amine Belghit, condamné à cinq ans de prison, dont deux ans avec sursis. La cour a également confirmé l’amende de 500 000 dinars prononcée en première instance par le tribunal de Dar El Beïda, tout en maintenant les droits du Trésor public, sans préciser le montant des réparations civiles.
Par Redouane Hannachi
Le procureur général avait, dans son réquisitoire, requis sept ans de prison ferme assortis d’une amende du même montant, estimant que les éléments de preuve matériels et juridiques démontraient clairement la culpabilité du mis en cause, notamment pour atteinte à l’unité nationale à travers la diffusion de propos diffamatoires et discriminatoires. Face à l’accusation, la défense, représentée par Me Amara Abdelhamid et un collectif de quatre avocats, a demandé la relaxe pure et simple de leur client. Les avocats ont dénoncé un «dossier bâti sur des interprétations fallacieuses» et soutenu que «la vidéo à l’origine des poursuites a été tronquée et sortie de son contexte, rendant son contenu ambigu». Ils ont ajouté que personne ne s’est constitué partie civile, ce qui démontrerait, selon eux, «l’absence de victime réelle». Invité à s’expliquer devant les magistrats, Mohamed Amine Belghit a nié toute intention de nuire. D’une voix assurée, il a déclaré : «Je suis fier d’être Algérien. J’aime profondément mon pays. Je n’ai jamais voulu insulter qui que ce soit. Mes propos visaient les émigrés pieds-noirs et non les Kabyles, qui sont mes frères et mes sœurs. Le mot que j’ai utilisé a été mal interprété. Je présente mes excuses à ceux qui ont pu se sentir offensés. ». Et d’ajouter : «Mon seul tort est de ne pas avoir demandé à la présentatrice de me montrer la vidéo avant sa diffusion.»
Un procès à rebondissements
L’affaire a connu plusieurs reports, à la demande des avocats de la défense, qui souhaitaient examiner en détail l’ensemble des pièces versées au dossier. Le procès devait initialement se tenir le 13 août dernier, mais il n’a pu se dérouler car le prévenu n’avait pas été transféré depuis la prison de Koléa, son nom ne figurant pas sur la liste des détenus convoqués pour l’audience. Lors du premier jugement, le 3 juillet 2025, le tribunal correctionnel de Dar El Beïda, relevant de la cour d’Alger, avait condamné Belghit à cinq ans de prison ferme et à un million de dinars d’amende pour atteinte à l’unité nationale et atteinte aux symboles de l’État. Le président du tribunal avait alors souligné que le Trésor public se réservait le droit de se constituer partie civile à tout moment pour demander réparation des préjudices subis.
Une interview au cœur de la polémique
L’affaire tire son origine d’une interview télévisée accordée par l’écrivain à la chaîne Sky News Arabia. Un extrait diffusé sur les réseaux sociaux avait provoqué une vague d’indignation, Belghit y déclarant notamment que «l’amazighité serait un projet franco-sioniste». Ces propos ont été considérés comme une atteinte flagrante à l’unité nationale, aux symboles de la République et aux valeurs fondamentales consacrées par la Constitution. Dans un communiqué officiel, le parquet de Dar El Beïda avait indiqué que, «conformément à l’article 11 du Code de procédure pénale», une enquête préliminaire avait été ouverte le 1ᵉʳ mai 2025, suivie de l’arrestation du suspect. Le 3 mai, celui-ci était déféré devant le procureur, qui avait engagé des poursuites judiciaires pour crime d’atteinte à l’unité nationale et aux symboles de l’État, délit d’atteinte à l’intégrité du territoire national, et diffusion de discours de haine et de discrimination via les technologies de l’information et de la communication. À l’issue de son audition, le juge d’instruction avait ordonné son placement en détention provisoire. Les demandes de liberté provisoire introduites par ses avocats ont toutes été rejetées par la chambre d’accusation de la cour d’Alger, qui a confirmé la gravité des faits et la solidité des charges retenues contre lui.
Cette affaire, très médiatisée, a suscité un large débat dans les milieux intellectuels et politiques, certains y voyant une dérive judiciaire contre la liberté d’expression, d’autres estimant au contraire que les propos de Belghit portaient atteinte à la cohésion nationale. Le verdict, même en appel, pourrait encore faire l’objet d’un pourvoi devant la Cour suprême, selon les intentions déclarées du collectif de la défense.
R.H.
